« Le corps n’est pas un déchet pour l’âme » . Nous le constatons dans le cadre de l’imputréfaction des corps des saints restant intacts, comme dans le cas de sainte Rita (+1457). Cela fait six siècles que le corps de la sainte est parfaitement intact. Et cela ne se passe que dans la Tradition catholique. Ainsi, Dieu se sert du corps pour faire des miracles. Le texte qui suit est une traduction de l’anglais du frère orthodoxe Charalambos Livios Papadopoulos.
La crémation : l’ultime illusion de la pseudo-civilisation moderne
Par Fr Charalambos Livios Papadopoulos
Si le corps n’a aucune valeur, l’âme non plus. Le corps n’est pas un déchet pour l’âme, bon à brûler dans les décharges de notre « pseudo-civilisation ».
Voyez-vous, nous avons cette idée « moderne », « rationnelle », que la crémation est simplement une solution technique : plus propre, plus efficace, plus écologique, moins encombrante, moins de « problèmes ». Mais c’est précisément là que réside le problème. Car la vraie question n’est pas : « Qu’est-ce qui est le plus pratique ? »
La vraie question est : quelle sorte de civilisation sommes-nous, lorsque nous considérons comme normal de brûler un être humain ?
Si quelqu’un était brûlé vif, nous appellerions cela de l’horreur, un crime, une violence inimaginable. Et maintenant, soudain, parce qu’il est mort, ce même acte est présenté comme un « choix ». Un joli mot : choix. Voilà l’idéologie de la vie. L’idéologie ne consiste pas à mentir. Elle consiste à faire passer le mensonge pour naturel : à paraître « neutre », à paraître « civilisé ».
Or, la crémation est précisément l’inverse : c’est le moment où la civilisation révèle sa barbarie cachée. Car que signifie la crémation ?
Elle signifie : « L’être humain est fini. » Et quand on dit « fini », on ne veut pas simplement dire qu’il est mort. Non. On veut dire quelque chose de plus profond : que désormais, on peut faire ce qu’on veut du corps, car il n’est plus rien. C’est un résidu. C’est un déchet sans valeur. On s’en débarrasse.
Et c’est cela la pensée moderne : le corps comme déchet. Pourtant, la crémation des morts révèle souvent une perception profonde selon laquelle le corps n’a plus de valeur, qu’on peut en faire ce qu’on veut : le faire disparaître, le jeter, le brûler.
Mais le corps n’est pas un déchet. Le corps est un temple, il est histoire, il est personne. C’est l’être humain que j’ai aimé, que j’ai embrassé, que j’ai baptisé, avec qui j’ai communié, pour qui j’ai pleuré. Le corps est la terre, le lieu et l’espace de mon âme.
Chacune de ses cellules porte mon histoire, ce que j’étais et ce que je suis devenu dans cette vie. Vous savez, le corps a toujours été et sera toujours un « problème ». Le corps sent mauvais, le corps se décompose, le corps nous rappelle notre mortalité.
Et notre culture abhorre ce rappel. Elle ne supporte pas notre corruption. Elle veut faire disparaître le corps, non pas simplement l’enterrer. Qu’il ne reste rien. Qu’il devienne poussière.
Comme pour dire : je ne veux même plus le souvenir de la matérialité. Et voici ce que proclament les orthodoxes – et le christianisme dans sa forme la plus radicale en général : la matière n’est pas une erreur. Le corps n’est pas inférieur à l’âme.
Il ne s’agit pas ici d’une « spiritualité » de type néoplatonicien, où le corps est la prison de l’âme. Non. Bien au contraire : la matière est glorifiée. La matière est sanctifiée.
La matière devient le lieu de Dieu. Le lieu et l’espace de l’amour. Le scandale réside dans l’incarnation. Dieu entre dans la matière. Dès lors, la matière n’est pas « abandon » ; elle est rencontre.
Et voici le véritable scandale de la pensée et de l’expérience orthodoxes : Le christianisme n’est ni une religion désincarnée, ni une philosophie qui méprise la matière. La théologie orthodoxe n’est pas le néoplatonisme. Elle n’affirme pas que la matière est mauvaise et qu’il faut l’éliminer.
Au contraire, l’orthodoxie est la gloire de la matière, sa déification.
Car Dieu lui-même s’est fait homme : il a pris un corps, il a pris du sang, il a pris chair. Dans l’Église, la matière est sacrée : l’eau, l’huile, le pain, le vin – tout est sanctifié, tout devient porteur de grâce. Et c’est peut-être là que réside l’aspect le plus violent de la crémation : il ne s’agit pas simplement de la gestion d’un corps mort.
C’est un acte de déni, une déclaration symbolique : je ne veux rien de matériel qui me rappelle la valeur éternelle de l’être humain. C’est pourquoi les reliques des saints perturbent tant la conscience moderne. Une relique, un os, une matière qui exhale un parfum : voilà ce qu’il y a de plus irrationnel pour la modernité « rationnelle ».
Et c’est précisément pour cette raison qu’elle est si puissante : la relique est le point où la matière refuse de devenir déchet. Et ici, il faut peut-être dire la chose la plus simple : l’être humain n’est pas une âme qui « porte » un corps. Il est un corps doté d’une âme, en égalité et valeur absolues. Un être humain sans corps est un fantôme ; un être humain sans âme est un cadavre. Alors, oui : la crémation est la dernière illusion de notre pseudo-civilisation — celle de pouvoir se débarrasser de la matière et de ne conserver que le « sens ».
Mais se débarrasser de la matière, c’est finalement se débarrasser aussi du sens.
