«Je ne peux plus me taire» : les aveux glaçants du bras armé du réseau franc-maçon.

EXCLUSIF. Le 2 mars, l’homme soupçonné d’exécuter les contrats pour le compte de l’officine criminelle a reconnu sa participation à plusieurs projets d’assassinats et évoqué l’existence de deux missions inédites, dont l’une impliquant un responsable politique.

Naïf ? Assurément. Dangereux ? Il l’a prouvé. Sincère ? Ses aveux sont circonstanciés.

Jusqu’à quel point ? L’enquête devra le démontrer.

Sébastien L. est un personnage clé de la tentaculaire affaire de barbouzes à la solde d’ un réseau de francs-maçons dévoyés.

Cet homme de 31 ans apparaît comme l’exécuteur des basses œuvres, celui que l’on retrouve à la confluence de tous les assassinats et projets d’assassinats imputés à cette officine criminelle que la justice tente de démanteler depuis l’été dernier. Et la liste, encore incomplète, est vertigineuse.

La personnalité de ce jeune spécialiste de la sécurité privée intrigue, surtout depuis son dernier interrogatoire dans le bureau de la juge parisienne qui instruit ce dossier hors-norme impliquant militaires de la DGSE, policiers des renseignements intérieurs et hommes d’affaires. Le 25 janvier, il a envoyé un courrier à la magistrate, depuis la maison d’arrêt où il est en détention provisoire, indiquant qu’il avait des révélations à faire. Entendu le 2 mars pendant plus de cinq heures, il a tenu parole, multipliant les confessions au-delà même de l’imaginable…

Une première mission proposée dans un Subway

Natif du Puy-de-Dôme, très sportif et féru d’arts martiaux, Sébastien L. échoue au concours de gardien de la paix après l’obtention de son BTS. En 2011, il devient agent de protection rapprochée, son objectif, et se spécialise dans les filatures et les escortes. Il distribue sa carte de visite, notamment à un ami policier. Et c’est par son entremise, dit-il, qu’il rentre en contact avec Daniel B., ancien commandant de police à la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, devenue DGSI) qui lui envoie un email au printemps 2012. « Je retrouve cet homme dans le Subway en face de la gare Saint-Lazare. (…) Il prend un café et moi un Ice Tea. Tout commence là, dans un Subway », se souvient-il.

Lors de ce premier rendez-vous, Daniel B. lui propose de devenir « une source », « un informateur du renseignement intérieur ». Il lui confie une première mission de surveillance officieuse d’un dignitaire asiatique en déplacement à Paris. La juge s’étonne : l’ancien policier a certes longtemps travaillé pour les services de renseignement, mais il est officiellement à la retraite depuis trois ans. « Je ne le savais pas, confesse Sébastien L. Il se présente comme un officier supérieur de la DCRI. (…) Le contrat qui n’est qu’oral est fondé sur la confiance, sur le respect entre deux personnes, son officier traitant et sa source. Et tout est là. »

«Je ne peux plus me taire» : les aveux glaçants du bras armé du réseau franc-maçon

De son propre aveu, Sébastien L. va enchaîner les contrats au service de celui qu’il considère comme son supérieur, croyant agir pour les intérêts de la France. A chaque fois, contre rémunération.

Mais, écœuré par les derniers développements de l’enquête, il a aujourd’hui décidé de vider son sac. « Maintenant que je sais qu’on m’a menti, et qu’on m’a bien manipulé, je ne peux plus me taire », lâche-t-il au début de cette audition au cours de laquelle il va pleurer à plusieurs reprises. Plus loin, il parle de « manipulation mentale ». Placé en garde à vue au mois de janvier dernier, Daniel B. a admis qu’il avait menti à son contact sur la nature réelle des missions qu’il lui confiait, en faisant passer des contrats privés pour des contrats clandestins de l’Etat. Membre influent d’une cellule maçonnique, il a été mis en examen et incarcéré.

L’agression d’un ancien adjoint au maire de Saint-Maur

Selon Sébastien L., sa première mission concerne le maire de Saint-Maur-des-Fossés. Lors de sa garde à vue, le maître d’œuvre de l’officine a confié qu’Henri Plagnol, l’ancien maire de cette commune cossue du Val-de-Marne, lui avait demandé de faire surveiller son rival et successeur Sylvain Berrios, élu en 2014. La besogne aurait ensuite transité par Daniel B. avant d’échoir à Sébastien L. Ce que confirme ce dernier.

Il précise également avoir participé à la mystérieuse agression, deux ans plus tard, d’un ancien adjoint au maire. « Ces deux missions étaient présentées par [Daniel B.] comme venant du service de la DCRI sous le sceau des opérations hors cadre ou ultra-secrètes », ajoute Sébastien L. Par la voix de son avocat, Henri Plagnol a nié avoir commandité l’espionnage de son successeur.

Toujours selon les dires de Sébastien L., les attentats de novembre 2015 vont marquer un tournant dans sa relation avec celui qu’il surnomme son « officier traitant ». Les contacts s’intensifient et s’engagent sur un terrain sensible. « Après ce 1er janvier 2016, [Daniel B.] va m’amener véritablement à ce qu’on appelle les opérations hors cadre, les agressions, présentées comme des intimidations (…) et le recueil de données, en réalité il s’agit de vol de données. Ça monte progressivement et petit à petit on en arrive aux opérations HOMO (NDLR : pour homicides) présentées comme tel par [Daniel B.] (…) il m’a expliqué que c’était des opérations de neutralisation de personnes au nom de l’Etat français et du service de la DGSI », relate le jeune homme.

«Il me disait : pas de preuves, pas de corps, pas d’enquête»

Sa première mission consiste à s’en prendre à un certain Laurent Pasquali, pilote de rallye. « Il m’a dit que cet homme est une menace pour l’Etat et tout particulièrement pour le milieu corse », développe Sébastien L. En réalité, Laurent Pasquali n’a jamais été Corse et, même si les motivations de son élimination demeurent floues, les enquêteurs privilégient une piste privée liée à une arnaque au sponsor automobile.

PODCAST. Des agents de la DGSE, des francs-maçons, enquête sur une improbable officine du crimehttps://embed.acast.com/9f905938-baf3-4214-bd26-65999b4899d7/65ad1f65-3eb5-40f0-9ece-c8ae64f373d2

Face à la juge, Sébastien L. confesse en détail sa participation à ce crime. « Au début c’était juste une surveillance », indique-t-il avant de reconnaître qu’il s’agissait ensuite d’exécuter « une neutralisation ». « [Daniel B.] m’a parlé de le tuer par balles avec un pistolet, ou d’utiliser un sac plastique pour l’étouffer, ou encore de le poignarder. Le but était qu’on ne retrouve pas de corps, qu’il n’y ait pas d’enquête. Il me disait : pas de preuves, pas de corps, pas d’enquête. Il voulait que ça passe juste pour une disparition inquiétante. » Si l’affaire n’avait pas éclaté, le scénario avait jusqu’ici parfaitement fonctionné.

Sébastien L. raconte qu’il n’était pas seul lorsque Laurent Pasquali a été abattu dans le parking de sa résidence de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) à l’automne 2018. Il assure que le tireur est un de ses amis, Dylan B., 27 ans, lui aussi salarié dans la sécurité privée. « Nous avons relevé M. Pasquali, nous l’avons mis dans le coffre de la voiture, il n’y avait aucune trace, rien. (…) J’avais du Sopalin avec moi. J’ai tout simplement effacé le peu de sang qu’il y avait par terre. (…) La douille a été ramassée. »

Après s’être débarrassé du téléphone du pilote au Bois de Boulogne, Sébastien L. et son complice présumé se seraient rendus chez les parents du premier en Auvergne pour récupérer deux pelles et une pioche. Puis qu’ils se sont enfoncés au hasard dans un bois en Haute-Loire où ils ont enterré la dépouille du pilote de 43 ans. « Nous avons recouvert le trou avec de la mousse, du bois, pour dissimuler tout ça », ajoute-t-il.

Un suspect déjà soupçonné d’un trafic international de voitures volées

Il faudra attendre un an pour que ses ossements ne soient découverts par un promeneur en septembre 2019 et encore plusieurs mois pour qu’il ne soit identifié. Depuis, l’enquête patinait. Comme l’a révélé « Sept à Huit », Dylan B. a été mis en examen pour meurtre en bande organisée le 5 mars dernier et incarcéré. Il conteste totalement les accusations portées par son ami. Contacté, son avocat Me Victor Zagury n’a pas souhaité s’exprimer.

Dans cette sombre affaire, la porosité entre le milieu officiel des forces de l’ordre et le monde interlope de la sécurité privée est permanente. Ainsi Sébastien L. révèle-t-il, lors de cet interrogatoire, avoir bénéficié de l’aide matérielle d’un certain Nicolas D., gardien de la paix de 31 ans à Paris. Il affirme que ce dernier lui aurait fourni une arme neuve, un Glock 17, en 2016 et la Clio utilisée lors de l’opération contre le pilote de rallye. Et que le policier aurait même envisagé d’y participer !

Or, ce Nicolas D. n’est pas n’importe qui : selon nos informations, il s’agit du fonctionnaire déjà mis en examen dans un incroyable trafic international de voitures volées mis au jour en décembre. Il est soupçonné dans cette affaire d’avoir profité de ses fonctions pour faire disparaître des fichiers de police des véhicules volés afin qu’ils soient revendus blanchis. Entendu, Nicolas D. a fermement assuré n’avoir « rien à voir » avec le dossier des barbouzes, disant seulement connaître Sébastien L. Il a néanmoins été mis en examen pour complicité de meurtre en bande organisée le 11 mars. « Je déplore que ces éléments soient médiatisés. Ils nuisent à la présomption d’innocence », réagit son avocat, Me David-Olivier Kaminski.

Des doutes sur la culpabilité d’une coach qu’il doit assassiner

Lors de son audition devant la juge, Sébastien L. avoue également sa participation au contrat qui a précipité la chute du réseau de tueurs à gages : la tentative d’assassinat l’été dernier visant Marie-Hélène Dini, une coach en entreprise. « Elle m’avait été présentée comme une espionne, une femme qui collectait des infos auprès de sources haut placées à des postes de RH ou dans diverses institutions, rembobine le jeune homme de main. Elle transmettait ces infos à un service étranger. Elle faisait de l’intelligence économique. C’est ce que m’a dit [Daniel B.] »

Un pur mensonge : le commanditaire du contrat est en fait un rival de Marie-Hélène Dini dans le monde du coaching, inquiet à l’idée qu’elle veuille réguler la profession. Ce franc-maçon élevé au rang de « vénérable » a reconnu avoir sollicité ses « frères » pour se débarrasser de sa concurrente. En espionnant Marie-Hélène Dini, Sébastien L. dit d’ailleurs ressentir des doutes sur la présentation qui lui avait été faite par son faux officier traitant : la quinquagénaire n’est guère méfiante pour une espionne, dont il trouve l’adresse sur Internet. Et puis, elle ne dispose d’aucun système de sécurité, ni physique ni électronique…

Pourtant, à la demande de Daniel B., Sébastien L. accepte d’agresser violemment la coach une première fois en octobre 2019 à Créteil (Val-de-Marne). Ce jour-là, il aurait été accompagné de Dylan B. Après avoir roué de coups de poing et pieds la quinquagénaire, ils l’auraient menacée en ces termes : « Arrête toutes tes activités ou nous revenons », avant de dérober son ordinateur et son sac. La suite est connue : moins d’un an plus tard, Sébastien L. fait appel à des militaires de la DGSE pour sous-traiter « la neutralisation » de Marie-Hélène Dini, à Créteil. Ces derniers seront arrêtés in extremis devant le domicile de la victime alors qu’ils s’apprêtaient à passer à l’acte. Le réseau est démasqué et ses membres interpellés un par un.

Un homme politique national commanditaire ?

Mais il y a encore plus troublant. Et très inquiétant. En toute fin d’interrogatoire le 2 mars dernier, Sébastien L. confie à la juge qu’il a eu connaissance de deux autres contrats d’assassinats jusqu’ici restés inconnus. Le premier serait arrivé à terme. « Un homme est mort », assure le jeune homme, décrivant les membres de l’officine comme de « vrais assassins ». Mais sans en dire davantage. Le second impliquerait comme commanditaire… un homme politique national.

Deux jours avant la tentative d’assassinat contre Marie-Hélène Dini, Sébastien L. raconte avoir rencontré dans un bar à Saint-Mandé (Val-de-Marne) Pierre B., l’un des deux militaires de la DGSE chargés de tuer la coach, et Yannick P., un policier de la DGSI qui a fait office d’intermédiaire. Le premier aurait alors raconté qu’il avait été chargé, le matin même, par cet homme politique connu de tuer un autre élu contre une somme de 50 000 euros. Pierre B. aurait demandé à ses deux comparses de l’aider dans cette basse besogne.

« Avec Yannick, on s’est regardé et on a réagi exactement pareil, en disant Non, non c’est de la politique, non non on a pas le temps, relate Sébastien L. La vérité, c’est qu’il était hors de question que j’accepte un contrat privé. » Ce contrat politique existe-t-il vraiment ? Des investigations devraient être lancées par la brigade criminelle pour le vérifier. Ni Pierre B. ni Yannick P. n’ont encore été interrogés pour confirmer les propos du jeune homme. Contactés, Me Antoine Ory et Me Marie-Alix Canu Bernard, les avocats de Sébastien L. et de Pierre B. n’ont souhaité faire aucun commentaire. Onze suspects sont désormais mis en examen dans ce dossier à tiroirs.

Le Parisien : https://www.leparisien.fr/faits-divers/je-ne-peux-plus-me-taire-les-aveux-glacants-du-bras-arme-du-reseau-franc-macon-31-03-2021-8430353.php#xtor=AD-1481423553