« Je suis convaincu que le Novus Ordo devrait simplement être aboli et interdit et que le rite traditionnel devrait être déclaré le seul rite romain en vigueur. » – Mgr Vigano.

Monseigneur Viganò sur la Révolution Liturgique et les Réformes de la Semaine Sainte de Pie XII.

Écrit par Mgr Carlo Maria Vigano.

Cher Monsieur,

Merci de m’avoir transmis la question de l’Abbé… concernant la réforme de la Semaine Sainte.

Je suis d’accord avec lui que la réforme peut effectivement être considérée comme une sorte de ballon d’essai avec lequel les architectes de la réforme conciliaire ultérieure ont introduit toute une série de modifications – qui à mon avis étaient tout à fait discutables et arbitraires – à l’Ordo Majoris Hebdomadæ tel qu’il existait jusqu’à ce moment-là.

Je dirais en effet que cette modification a pu paraître presque anodine, quoique bizarre, car la manière qui les avait fait naître n’apparaissait encore ni avec la réforme de Jean XXIII ni avec la réforme beaucoup plus dévastatrice inaugurée par la Constitution Sacrosanctum Concilium puis encore exaspéré par le Consilium ad exsequendam ; mais ce qui, pour un curé en 1956, a pu apparaître comme une simplification dictée par les exigences d’adapter la complexité des rites de la Semaine Sainte aux rythmes de la modernité – et qui a probablement été présentée comme telle à Pie XII lui-même, en gardant son caractère explosif signification cachée – acquiert un tout autre sens de notre point de vue, puisque nous y voyons d’abord à l’œuvre la mentalité désinvolte d’émondage des modernistes et des étudiants du rénouveau liturgique jamais assez décrié ; et en second lieu parce que nous reconnaissons dans les décisions qui auraient été prises pour simplifier les cérémonies la même imposition idéologique des innovations les plus audacieuses du Novus Ordo. Enfin, parmi les personnalités qui se sont distinguées dans cette réforme figurent les protagonistes de la réforme conciliaire, promus à des postes supérieurs précisément en raison de leur aversion notoire pour la solennité du culte : il est difficile de penser que ce qu’ils ont commencé entre 1951 et 1955 n’ait pas été conçu comme un premier pas vers les bouleversements achevés moins de vingt ans plus tard.

« Je ne suis pas d’accord avec la coexistence de deux formes du même rite dans l’Église de rite romain … Je considère que le rite réformé fait gravement défaut et certainement favens haeresim, me joignant à la dénonciation des cardinaux Ottaviani et Bacci ainsi que celle de Mgr Marcel Lefebvre. »

Bien sûr, l’air que l’on respire dans certaines parties du rite de Pie XII – je pense au Pater Noster récité par le célébrant et les fidèles, par exemple – est le même air que l’on retrouve dans le Novus Ordo : on perçoit  » quelque chose » d’étranger et de contre nature, typique des œuvres qui ne sont pas inspirées par le Seigneur et qui sont manifestement humaines, empreintes d’un rationalisme qui n’a rien de vraiment liturgique mais qui pue la présomption gnostique que Pie XII a justement condamnée dans l’immortelle encyclique Médiateur Dei. Il est étonnant que ces mêmes erreurs, providentiellement condamnées en 1947, aient pu resurgir dans la réforme même que Pie XII lui-même promulgua : n’oublions pas cependant que le Pontife était à un âge avancé et très épuisé physiquement et spirituellement par le récent conflit mondial. Inscrire Pie XII sur la liste des démolisseurs de la Tradition serait aussi injuste que peu généreux.

Cela dit, il reste à apprécier si les mêmes exceptions soulevées pour le Novus Ordo Missae promulgué par Paul VI par la Constitution Apostolique Missale Romanum du 3 avril 1969 s’appliquent au rite promulgué par Pie XII par le Décret Maxima Redemptionis Nostræ Mysteria du 16 Novembre 1955. Ou mieux : étant donné que le Motu Proprio Summorum Pontificum reconnaît le droit des catholiques de se prévaloir du rite précédent en raison de sa spécificité rituelle, doctrinale et spirituelle, et étant donné que le Motu Proprio n’entre pas dans le mérite d’une évaluation de l’orthodoxie du Novus Ordo mais se limite pour ainsi dire à une question de goût liturgique, peut-on étendre ce principe aux rites précédant le Motu Proprio Rubricarum Instructum de Jean XXIII et le Décret Maxima Redemptionis Nostræ Mysteria de Pie XII, exprimant notre « préférence » pour le soi-disant rite de saint Pie X ?

« Je suis convaincu que le Novus Ordo devrait simplement être aboli et interdit et que le rite traditionnel devrait être déclaré le seul rite romain en vigueur. »

Il s’agit en fait d’une provocation. D’abord parce que je ne suis pas d’accord avec la coexistence de deux formes d’un même rite dans l’Église de rite romain. Deuxièmement, parce que je considère que le rite réformé fait cruellement défaut et certainement favens haeresim, me joignant à la dénonciation des cardinaux Ottaviani et Bacci ainsi qu’à celle de Mgr Marcel Lefebvre, et je suis convaincu que le Novus Ordo devrait simplement être aboli et interdit et le rite traditionnel devrait être déclaré le seul rite romain en vigueur. Ce n’est que de ce point de vue que je crois qu’il est possible de « récuser » canoniquement l’Ordo Hebdomadæ Sanctæ Instauratus et, si l’on veut être méticuleux, le Motu Proprio Rubricarum Instructum également, surtout en raison de la cohérence de leur ton avec le Novus Ordo et leur rupture évidente avec le ton du Missale Romanum précédent.

Or, compte tenu de la vacatio legis dans laquelle nous nous trouvons, je crois que si la Fraternité Saint Pie X juge légitime de se référer au Missel de Jean XXIII parce qu’elle reconnaît le même esprit malicieux dans toutes les réformes ultérieures qui ont conduit à la Missel de Paul VI, puis pour la même raison – principalement d’ordre prudentiel – il pourrait appliquer le même principe à la réforme de la Semaine Sainte, même si en elle-même – car dans le Missel de Jean XXIII il n’y a rien d’hétérodoxe ou même de vaguement incliné envers l’hérésie.

C’est, je crois, la raison pour laquelle Mgr Lefebvre a choisi précisément le rite de 1962. D’autre part, ayant un esprit juridique grâce à sa solide formation, il a bien compris qu’il ne serait pas possible d’appliquer une sorte de « examen libre » à la liturgie, car cela autoriserait n’importe qui à adopter n’importe quel rite. En même temps, cependant, le caractère subversif de la réforme conciliaire ne lui a pas échappé (tout comme il ne nous échappe pas aujourd’hui) : volontairement ouvert à des exceptions ad experimentum, à une infinité d’ad libitum, sous prétexte de récupérer un supposée pureté originelle après des siècles de sédimentation rituelle. C’est précisément pour cette raison que Mgr Lefebvre a décidé de revenir au rite le moins compromis, le rite de 1962, peut-être sans saisir certains des aspects controversés des réformes faites par Pacelli et Roncalli que seul un liturgiste expert aurait saisis, surtout au cours de la années troubles des années 1970. N’oublions pas par ailleurs que le Rénouveau Liturgique a commencé en France bien avant de se développer en Italie, et que de nombreuses innovations qui deviendront plus tard la norme de l’Église universelle ont été expérimentées dès les années 1920 dans les diocèses français, à commencer par l’utilisation des vêtements gothiques et l’autel contre populum, toujours au nom de cet archéologisme qui a tenté d’annuler d’un trait de plume tout un millénaire de la vie de l’Église. J’imagine qu’aux yeux d’un prélat italien, célébrer le coram populo avec une chasuble médiévale apparaissait comme une extravagance, alors que pour un archevêque français c’était alors une pratique établie et à certains égards même encouragée.

« Mgr Lefebvre a décidé de revenir au rite le moins compromis, le rite de 1962, peut-être sans saisir certains des aspects controversés des réformes faites par Pacelli et Roncalli que seul un liturgiste expert aurait saisis, surtout pendant les années troublées du années 1970. »

Il faut aussi comprendre – et à ce sujet je crois m’être largement exprimé – que les hommes de la réforme qui ont commencé au niveau local bien avant Pie XII puis se sont progressivement répandus dans le monde catholique étaient complètement antijuridiques : ses artisans se prévalaient de l’autorité du Législateur pour imposer avec force de loi un rite qui devait être tout autre chose qu’une application servile du texte liturgique ; le Missel n’était plus censé contenir les textes que le célébrant était censé réciter fidèlement, mais était plutôt considéré comme une sorte de canevas qui autorisait les pires excentricités et insinuait dans le corps ecclésial une perte inexorable du sens du sacré. Cela n’était pas encore visible dans l’Ordo Hebdomadæ Sanctæ Instauratus, ni dans le Missel de Jean XIII ; mais le principe de l’évolutivité perpétuelle du rite et sa mise à jour fortuite (ainsi que la persuasion erronée qu’il s’est corrompu au fil des siècles et qu’en tant que tel il doit être «élagué» par des superfétations, alors qu’il est en fait le résultat d’un développement harmonieux donné par les circonstances, le temps et les lieux) était déjà en place. Et certainement, la modification du Canon romain par Roncalli avec l’insertion du nom de Saint Joseph allait dans le même sens, touchant même la prière la plus ancienne et la plus sacrée du Saint Sacrifice.

Je conclus par une observation. De nombreuses communautés qui font usage du Motu Proprio Summorum Pontificum célèbrent les rites de la Semaine Sainte suivant le Missel antérieur à la réforme de Pie XII : la Commission Ecclesia Dei elle-même a autorisé cette dispense, considérant les raisons invoquées par ceux qui l’ont demandée comme légitime . Par conséquent, je ne vois pas pourquoi la Fraternité, qui a été à l’avant-garde de la garde de la messe traditionnelle dans des moments beaucoup plus difficiles, ne peut pas faire de même. Certes, lorsque l’Église se retrouvera, tout cela devra être ramené dans le lit de la loi; une loi qui, espérons-le, tiendra sagement compte des critiques qui ont été émises.

J’espère que ces considérations que j’ai offertes pourront être utiles dans une certaine mesure au Révérend Abbé.

Je suis reconnaissant de l’occasion de vous donner à tous, chers amis, ma bénédiction paternelle.

+ Carlo Maria Viganò, archevêque.

The Remnant : https://remnantnewspaper.com/web/index.php/fetzen-fliegen/item/5963-vigano-on-liturgical-revolution-and-the-holy-week-reforms-of-pius-xii


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2 Commentaires

  • C’est pourquoi il faut utiliser un missel de 1954 au plus tard, la dernière année avant que les 1ères réformes néfastes y soient introduites, notamment celle de la Semaine Sainte qui (comme ça a été très bien dit ici par l’Archevèque) apparut comme anodine, mais qui en réalité apporta des changements sournois bien plus profonds qu’on ne l’a vu au début.

    Je me rappelle d’une excellente conférence de l’abbé Michel Marchiset intitulée « Réforme liturgique de la Semaine Sainte sous Pie XII » qui explique très bien cela sur son site « Maison Sainte Philomène » https://altapetra.wordpress.com/

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