106 ans après, Joe Biden reconnait le Génocide Arménien.

Joe Biden vient de reconnaître le Génocide Arménien.

Extrait du Recueil d’Arthur Beylerian :

« Les Grandes Puissances, l’Empire Ottoman et les Arméniens dans les Archives Françaises (1914-1918) »

Le génocide arménien Le samedi 24 avril 1915, à Constantinople 1, capitale de l’empire ottoman, 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement. C’est le début d’un génocide, le premier du XXe siècle. Il va faire environ 1,2 à 1,5 million de victimes dans la population arménienne de l’empire turc.

Le Sultan Erdogan ne doit pas avoir les Bons documents.


Les Arméniens et l’esprit révolutionnaire juif (I-II-III)

[Traduction des trois premiers chapitres d’un long récit historique intitulé « Qui a tué les Arméniens ? »,  à paraître prochainement, dans la deuxième édition de L’esprit révolutionnaire juif et son rôle dans l’histoire du monde ; (la première édition est parue en français aux éditions Saint-Rémi en 2019] 

Les yeux de Ter Haigasun étaient aveuglés par l’extase alors qu’il bégayait en arménien : « Le mal n’est arrivé… que pour permettre à Dieu de nous montrer sa bonté. »

Franz Werfel

Les quarante jours de Musa Dagh

« Die Trotskis machen die Revolution aber dei Bronsteins muessen dafuer bezahlen. »

Johannes Rogalla von Bieberstein

Juedischer Bolschewismus

En août 1939, peu avant que l’Allemagne n’envahisse la Pologne, Adolf Hitler déclarait : « Je me moque de ce qu’une faible civilisation d’Europe occidentale dira de moi . . . Qui, après tout, parle aujourd’hui de l’anéantissement des Arméniens ? »  Plus d’un siècle après la mort de centaines de milliers d’Arméniens lors de leur marche vers la mort dans les déserts de Syrie, le débat historique sur ce qui s’est passé et sur la mesure dans laquelle cela avait été prémédité est dans l’impasse.

En effet, la situation actuelle est très polarisée et se caractérise par deux historiographies distinctes et qui font l’objet d’adhésions également rigides. La version arménienne soutient que les Arméniens ont été les victimes innocentes d’un acte de génocide non provoqué, et ce, par la volonté du gouvernement ottoman. Un grand nombre d’universitaires occidentaux ont adopté cette position. La version turque, présentée par le gouvernement turc et quelques historiens, soutient que la déportation massive des Arméniens était une réponse nécessaire à une rébellion arménienne de grande envergure, menée avec le soutien de la Russie et de la Grande-Bretagne, et que le grand nombre de morts – les « soi-disant massacres » – est un résultat ou une conséquence de la famine et de la maladie…  La question clé de cette querelle, il faut le souligner d’emblée, ce n’est pas l’ampleur des souffrances des Arméniens, mais plutôt la question de la préméditation, c’est-à-dire de savoir si le régime des Jeunes Turcs pendant la Première Guerre mondiale avait intentionnellement organisé les massacres qui ont eu lieu. 

Cette impasse a été compliquée par le fait que l’histoire du génocide arménien s’est trouvée comme absorbée dans le récit de l’Holocauste. Comme les Juifs, les Arméniens ont tenté de faire de leur génocide « une question fermée similaire à celle de l’holocauste juif » et de faire de toute négation de celui-ci une forme de discours de haine punissable par la loi. Trois ans avant que la France ne reconnaisse officiellement comme génocide ce qui s’est abattu sur les  Arméniens, par  décret du 29 mai 1998, l’historien américain Bernard Lewis avait été reconnu coupable d’avoir violé les lois françaises sur les discours de haine en adoptant la position turque sur la question. Lewis a été condamné le 2 juin 1995, mais seule une amende symbolique lui a été infligée à titre de sanction, ce qui a fait que la loi est restée lettre morte, et que la controverse reste vivace.  Un auteur pro-arménien « a suggéré que la négation du génocide arménien représentait un discours de haine et devrait donc être illégale aux États-Unis », mais Lewis n’a pas perdu de vue sa détermination à dissocier les deux événements, le malheur des Arméniens et celui des Juifs.

Le 25 mars 2002, Lewis « a réaffirmé une fois de plus sa conviction que les massacres d’Arméniens en Turquie ottomane étaient liés à la rébellion massive des Arméniens et, par conséquent, n’étaient pas comparables au traitement des Juifs sous les Nazis ».  Guenter Lewy a adopté le point de vue de Lewis, en affirmant que « La communauté arménienne en Turquie n’était pas simplement « une minorité chrétienne désarmée », et qu’il n’était pas acceptable de discuter des événements de 1915-16 sans mentionner le rôle des révolutionnaires arméniens, dans la cinquième colonne ».  Selon cette lecture, les Arméniens n’ont aucun droit à revendiquer le statut de victimes d’un Holocauste car leur rébellion armée était de nature très différente du comportement des Juifs non armés qui avaient été victimes des nazis.

L’historien israélien Yair Auron[1], cependant, adopte une approche différente en reliant l’Allemagne aux Turcs et en affirmant que l’Allemagne « était impliquée directement et indirectement dans le génocide arménien ».  L’affirmation d’Auron n’a aucun fondement dans les faits. Les preuves suggèrent que l’accusation provient de la propagande des Alliés pendant les années de guerre. En fait, il y a des documents d’archives accablants selon lesquels le gouvernement allemand, tout en acceptant la nécessité militaire des déplacements de population, « est intervenu à plusieurs reprises auprès de la Sublime Porte afin d’obtenir une mise en œuvre plus humaine ». 

L’affirmation selon laquelle les Allemands « portent une part de la responsabilité et même une partie de la culpabilité du massacre des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale » semblerait réhabiliter le statut de victime des Arméniens.  Malheureusement, même un lien avec l’Allemagne (bien que prénazie) ne parvient pas à créer une équivalence entre la souffrance des Arméniens et celle des Juifs aux yeux d’historiens israéliens comme Yair Auron. Quant à Yehuda Bauer, comme la plupart des historiens israéliens, qui « cherchent à souligner la singularité de l’Holocauste », il affirme que la souffrance des Juifs est unique, même s’il maintient l’histoire arménienne sur le tapis en ajoutant que « Les massacres d’Arméniens sont en effet le parallèle le plus proche de l’Holocauste ».

Dans le célèbre « Historikerstreit » de 1989, l’historien allemand Ernst Nolte a cependant qualifié le génocide arménien et l’Holocauste lui-même de « barbarie normale du XXe siècle ».  Contrairement à Yair Auron, qui affirme que les Turcs ont été aidés par les Allemands, Nolte affirme que les Nazis ont imité les Turcs. Contrairement aux historiens israéliens, qui ont tendance à souligner le caractère unique de l’holocauste juif, des Allemands comme Nolte, Hilgruber et Fest ont été accusés d’avoir tendance à « brouiller les distinctions et à ignorer le caractère unique de l’Holocauste ».  Finalement, Auron tente de résoudre ce conflit en psychologisant la question, affirmant que « le meurtre des Arméniens fut le résultat de véritables confrontations politiques », c’est-à-dire d’une activité révolutionnaire contre le gouvernement, tout en soulignant simultanément que la souffrance des Juifs était « le fruit d’un fantasme obsessionnel et paranoïaque ».  Cela fait de l’Holocauste un « événement singulier dans l’histoire de l’humanité » et « le seul exemple de véritable génocide – en tant que tentative systématique de tuer tous les membres d’un groupe – dans l’histoire ».

À ce stade, le temps est venu de se libérer des récits ethnocentriques concurrents et de s’orienter vers une explication cohérente de ce qui est arrivé aux Arméniens dans le contexte de l’histoire mondiale en général, du développement de la révolution mondiale à cette époque, et du rôle unique joué par les Juifs dans les deux cas.  Le fait que de nombreux révolutionnaires arméniens se soient également imprégnés de ce que j’ai appelé l’esprit révolutionnaire juif rend le lien entre le génocide arménien et l’Holocauste plus compliqué qu’il n’est normalement admis. Kevorkian parle de « la ressemblance troublante entre les élites arménienne et turque, qui se considéraient toutes deux comme porteuses d’une mission « sacrée – sauver la nation », mais n’explique pas que le véhicule qui portait cette mission sacrée était l’esprit que les organisations terroristes juives comme Narodnaïa Volia leur avaient insufflé  au cours des deux dernières décennies du XIXe siècle. 

Au milieu du XIXe siècle, l’esprit révolutionnaire juif imprégna tous les groupes révolutionnaires, y compris ceux de l’Empire ottoman, et c’est devenu le dénominateur commun entre l’activité qui avait commencé avec les soulèvements contre le sultan, celle qui s’est poursuivie dans le plan de déportation des Arméniens et celle qui a atteint son point culminant dans les agressions de la Tchéka, à prédominance juive, contre les chrétiens slaves pendant les premiers jours de l’Union soviétique. Ce sont les excès meurtriers de la Tchéka, et non « le fruit d’une fantaisie obsessionnelle et paranoïaque », qui ont amené Hitler au pouvoir. S’il y avait des gens en proie à une « fantaisie obsessionnelle et paranoïaque », c’était bien des gens comme Lénine et Trotsky, qui étaient déterminés à faire tout ce qui était nécessaire pour maintenir leur contrôle sur les chrétiens russes, ceux qui étaient les principales victimes de la terreur bolchevique.

Si nous étendons la période historique examinée à la fois en arrière et en avant dans le temps, une image différente commence à émerger. L’histoire du génocide arménien commence maintenant en 1879 lorsque Semlya I Volnia, le mouvement révolutionnaire russe d’origine, s’est désintégré en deux groupes à prédominance juive, Narodnaïa Volnia, qui a embrassé le terrorisme, et Tchernyi Peredel, qui ne l’a pas fait. L’adhésion des Juifs au terrorisme a atteint son point culminant deux ans après le génocide arménien lorsque les Bolcheviks ont pris le pouvoir en novembre 1917 et, plus important encore, ont créé la Tchéka un mois plus tard comme instrument de terreur révolutionnaire dont le but était de soumettre la population russe, majoritairement chrétienne.   Les Bolcheviks, le Donmeh qui constituait la direction des Jeunes Turcs, et les groupes révolutionnaires arméniens comme les Dachnaks et les Hunchaks partageaient tous une ascendance commune qui provenait des mouvements révolutionnaires juifs qui avaient vu le jour dans la Zone de résidence et, plus important encore, des universités russes durant la seconde moitié du XIXe siècle. 

Les élites du mouvement des Jeunes Turcs ont naturellement absorbé l’esprit révolutionnaire juif car elles provenaient des familles de Donmeh, les descendants spirituels de Sabbataï Tsevi, le Messie juif qui s’était converti à l’Islam, mais le mouvement révolutionnaire des Turcs était également basé sur des modèles russes, c’est-à-dire juifs :

Le mouvement « Depi Yerkir » ou « Vers la patrie » vit le jour, et il rappelait le mouvement « Vers le peuple » (v Narod) en Russie. Les gens étaient encouragés à se rendre dans les provinces turques, où ils pouvaient apporter leur énergie au profit de la nation. Les Arméniens de Russie, politiquement engagés, avaient jusqu’alors concentré leurs efforts sur l’amélioration des conditions de vie dans ces régions. Nombre d’entre eux étaient membres d’organisations russes telles que le Zemly i Volya (Terre et liberté) et  Narodnaya Volya (Volonté du peuple), mais les années 80 amenèrent un changement de direction pour un certain nombre de ces personnes. 

Si l’on comprend mieux le rôle que l’esprit révolutionnaire juif a joué dans les événements de 1915, on peut accéder à ce que Wayne Madsen appelle une « nouvelle réalité », selon laquelle les révolutionnaires turcs et arméniens étaient « l’ennemi commun » des Turcs et des Arméniens non révolutionnaires. Selon la lecture de Madsen:

Le fait de savoir que c’est Dönmeh, dans une alliance naturelle avec les sionistes d’Europe, qui était responsable de la mort des chrétiens arméniens et assyriens, de l’expulsion de Turquie des chrétiens orthodoxes grecs et de l’éradication culturelle et religieuse des traditions islamiques turques, allait faire naître dans la région une nouvelle réalité. Au lieu de Chypriotes grecs et turcs vivant sur une île divisée, d’Arméniens menant une vendetta contre les Turcs, et de Grecs et Turcs se disputant un territoire, tous les peuples attaqués par la Dönmeh allaient réaliser qu’ils avaient un ennemi commun qui était leur véritable persécuteur.

Cet « ennemi commun », c’était l’esprit révolutionnaire juif, qui a infecté tous les acteurs du génocide arménien, y compris les Arméniens eux-mêmes, en la personne des terroristes révolutionnaires qui ont fait s’abattre la catastrophe sur la tête de leurs compatriotes arméniens non révolutionnaires. Quelque chose de similaire est arrivé aux Juifs. Le comportement des bolcheviks juifs qui constituaient la majorité du personnel de la Tchéka était si épouvantable et si largement connu qu’il avait provoqué une réaction dans laquelle des Juifs innocents ont eu à souffrir à cause de leurs excès meurtriers, de la même manière que des Arméniens innocents ont souffert à cause des excès meurtriers des révolutionnaires arméniens. La meilleure explication des actions d’Hitler contre les Juifs se trouve dans l’attitude des Jeunes Turcs envers les Arméniens. Les dirigeants des deux pays ont été confrontés aux actions d’un groupe qui était perçu comme une cinquième colonne en temps de guerre. Après la Première Guerre mondiale, le bolchevisme fut considéré comme un mouvement révolutionnaire juif en Allemagne, en grande partie à cause des républiques soviétiques qui avaient été instaurées à Munich et à Berlin. La tentative d’Hitler de séparer les Juifs était exactement analogue à la tentative du Comité Unité et Progrès pour expulser les Arméniens des provinces orientales de l’Anatolie afin d’empêcher leur collaboration avec l’armée russe d’invasion. Des Arméniens innocents sont morts pendant la Première Guerre mondiale et des Juifs innocents sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale parce que leurs groupes ethniques se sont vus assimilés à la subversion révolutionnaire.

Ce qui s’est passé en Arménie en 1915 est le résultat de la collaboration entre trois groupes révolutionnaires : les Jeunes Turcs, qui avaient pris le pouvoir à Constantinople en 1908, les Bolcheviks, qui ont finalement pris le pouvoir en Russie en 1917, et les Dachnaks et Hunchaks, des groupes révolutionnaires arméniens qui se sont associés aux Jeunes Turcs et aux Bolcheviks et ont tiré leurs idées de terrorisme révolutionnaire d’un contact direct avec Narodnaïa Volnia, le groupe que Richard Pipes décrit comme « la première organisation terroriste politique de l’histoire et le modèle de toutes les organisations de ce type qui ont suivi, en Russie et ailleurs. ” 

Les relations entre les révolutionnaires arméniens et la population arménienne qu’ils prétendaient représenter étaient souvent hostiles et jamais sans conflit, mais la crainte qu’ils obtiennent le soutien de la population arménienne signifiait qu’ils constituaient une menace sérieuse pour la Sublime Porte, qui était déterminée à agir alors que l’Empire ottoman était le plus vulnérable, c’est-à-dire au moment où il était en guerre avec la Russie, patrie de nombreux Arméniens qui étaient prêts à se battre aux côtés de leurs compatriotes vivant dans l’Empire ottoman :

Montrant l’impact des révolutionnaires russes de Narodnaïa Volia, engagés dans l’action directe, les Hunchaks adoptèrent la terreur politique comme moyen d’éliminer les opposants, les espions et les informateurs. L’article 6 du programme du parti Hunchak stipule « Le temps de la révolution générale [en Arménie] sera celui où une puissance étrangère attaquera la Turquie de l’extérieur. Le parti se révoltera à l’intérieur ». En temps voulu, ce programme fut bien sûr porté à la connaissance du gouvernement turc, et pendant la Première Guerre mondiale, les jeunes Turcs utilisèrent cette clause pour justifier la déportation des Arméniens.

L’homme qui facilitait la collaboration entre ces trois groupes était un Juif d’origine russe du nom d’Alexander Helphand, également connu sous le nom de Parvus, qui était arrivé à Constantinople en 1910. Désillusionné par l’échec de la révolution russe de 1905 et la montée soudaine des sociaux-démocrates en Allemagne, Parvus tourna ses regards vers l’Empire ottoman, désormais sous la coupe du Comité Unité et Progrès, qui avait pris le pouvoir à Constantinople en 1908. Parvus incarnait l’esprit révolutionnaire juif qui unissait ces trois groupes, et c’est cet esprit qui, à lui seul, fournit une explication cohérente des événements qui ont conduit au génocide arménien de 1915, au génocide en tant que tel, avec ses séquelles, qui incluent les actions d’Hitler contre les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. 

II

Les Arméniens sont l’un des plus anciens groupes ethniques existant sur la surface de la terre, comparable à des groupes comme les Juifs et les Perses, et ils ont toujours considéré les Turcs comme des parvenus et l’une des nombreuses tribus asiatiques qui avaient balayé le Caucase sur la route de l’invasion qui se répandit depuis les steppes eurasiennes jusqu’à la vallée du Danube. Les Arméniens ayant été la première nation à adopter le christianisme comme religion officielle en 301 après J.-C., leur foi apostolique unique a toujours joué un rôle majeur dans l’établissement de leur identité ethnique, car ils résistèrent d’abord aux Arabes et ensuite, plus important encore, aux Turcs, qui instaurèrent l’Empire ottoman lorsqu’Osman Ier conquit Constantinople en 1453. Les Arméniens bénéficiaient d’une autonomie religieuse, culturelle et sociale dans le cadre du système du millet inauguré par le sultan Mohammed II, qui régna de 1451 à 1481.  En dépit de leur statut politique servile, les Arméniens prospéraient sous ce régime jusqu’à « une bonne partie du XIXe siècle », et leur loyauté envers celui-ci leur valut le titre de « communauté loyale ».  Jusqu’en 1848, « l’Église était restée à la tête de la nation ; les Arméniens ayant des compétences commerciales et industrielles purent s’élever au sommet de l’ordre économique ottoman ; et une variété d’institutions éducatives, caritatives et sociales purent s’épanouir »; les Arméniens vivaient dans une « symbiose bienveillante » avec leurs voisins turcs musulmans. Cette situation changea lorsque l’esprit révolutionnaire qui avait déclenché la révolution de 1848 parvint en Anatolie.

Dépourvu d’idées, l’Empire ottoman avait créé un vide intellectuel qui fut comblé lorsque les enfants des élites ottomanes allèrent étudier dans les universités européennes. C’est là qu’ils s’imprègnent pour la première fois de l’esprit révolutionnaire qui s’est manifesté politiquement avec la Révolution française et qui se renouvelle ensuite régulièrement, en 1830 et surtout en 1848. Cette même année, celle où Karl Marx et Friedrich Engels rédigent leur Manifeste communiste, les Arméniens de Constantinople organisent une manifestation dans le district de Kum Kapu pour protester contre la démission de leur patriarche, qui refuse d’endosser leur combat pour l’autodétermination. D’après Nalbandian,

la manifestation fut un évènement remarquable dans l’histoire des Arméniens en Turquie. Pour la première fois depuis des siècles, les masses, reconnaissant leurs droits en tant qu’individus, s’étaient rassemblées pour exprimer leur protestation et accomplir ainsi ce qui était en fait le pendant arménien des révolutions européennes de 1848. Bien que modeste en nombre, cette explosion sociale à Constantinople fut un pas de géant vers la démocratie. Cela indiquait que les Arméniens étaient prêts à recourir à des méthodes révolutionnaires pour atteindre la liberté politique. 

Ce sont les universités européennes qui constituaient le vecteur transmettant l’esprit révolutionnaire à l’Arménie. Les rejetons choyés de la prospère classe marchande arménienne de l’Empire ottoman allaient s’inscrire comme étudiants dans des capitales européennes comme Paris, où ils « vivaient dans une atmosphère remplie d’échos de la Révolution française et des idées de Lamartine, Chateaubriand, Victor Hugo, Musset, Auguste Comte, Michelet, Guizot et Quinet ». Certains étudiants avaient été témoins des révolutions de 1830 et 1848, et presque tous revinrent à Constantinople avec un amour ardent pour la liberté ». 

Le sultan répondit à l’esprit de révolution en acceptant la Constitution nationale arménienne, qui fut adoptée le 24 mai 1860 et ratifiée trois ans plus tard.  C’est alors que les « illuminati » prirent le dessus sur l’oligarchie arménienne traditionnellement religieuse et qu’ils ouvrirent la voie à la constitution turque libérale de 1876.

Après avoir reçu une éducation européenne, l’intelligentsia arménienne favorisa l’essor de la presse en langue arménienne, ce qui ouvrit également la voie à la révolution. Après l’adoption de la constitution libérale, des journalistes arméniens comme Khirimian Hairig ont commencé à plaider pour la « rébellion contre l’oppression ».  Hairig était « le Bossuet arménien, Pie IX et Garibaldi tout en un », celui qui « a aidé à éduquer une génération de jeunes hommes qui voulaient participer à la lutte de la nation pour la liberté – ce qui a finalement conduit à des soulèvements et à la formation des partis politiques ». 

Après avoir attrapé le bacille révolutionnaire en étudiant dans les universités de Moscou, Saint-Pétersbourg, Zurich et Genève, Grigor Ardzruni (1845-1892) avait fondé la revue Mushak, qui fut rapidement « remplie d’une propagande révolutionnaire » promouvant la rupture avec l’Empire ottoman, au moment même où la Turquie était engagée dans une guerre avec la Russie, ainsi qu’une alliance avec les Russes, dont les armées avançaient à ce moment-là vers Constantinople. 

Au milieu du XIXe siècle, des Arméniens russes comme Michaël Nalbandian (1829-1866) prenaient contact avec des révolutionnaires russes comme Michaël Bakounine. En raison de son amitié avec Herzen, Bakounine, Ogariev, Tourgueniev et Dobrolioubov, et en raison de son admiration pour les idées de ses contemporains révolutionnaires russes, Nalbandian « devint un lien entre le mouvement révolutionnaire en Russie et celui de l’Arménie ».  Après que les contacts de Nalbandian avec les révolutionnaires russes eurent éveillé les soupçons des autorités tsaristes, il fut arrêté à son retour en Russie en 1862, emprisonné à la forteresse Pierre et Paul, puis exilé à Kamichine, où il mourut de tuberculose le 31 mars 1866.  Peut-être en raison de ses contacts avec des révolutionnaires russes comme Bakounine, Nalbandian aura été l’un des premiers patriotes arméniens à prôner l’insurrection armée. Cette décision allait avoir des conséquences fatales car « l’influence de Michaël Nalbandian était vivement ressentie par les gens de son époque et contribua à motiver les futurs révolutionnaires ». 

Raphaël Patkanian (1830-1892) était l’un de ces révolutionnaires. Paktanian, « un autre poète nationaliste qui encourageait la rébellion par ses écrits », utilisait la fiction pour promouvoir le mouvement Jeune Arménie basé sur des modèles européens comme Jeune Allemagne et Jeune Russie. 

Raffı, né sous le nom de Hakob Melik-Hakobian (1835-1888), était un autre romancier arménien dont les écrits « servaient de guide pour l’action révolutionnaire » après être parus sous forme de feuilleton dans les pages de Mushak. En raison de la popularité de la littérature « qui encourageait l’utilisation de la force armée contre le gouvernement ottoman », les Arméniens « commencèrent à suivre la voie sanguinaire de la révolution ».  Le succès des trois écrivains Michaël Nalbandian, Raphaël Patkanian (« Kamar Katiba ») et « Raffı » (Hakob Melik-Hakobian) était un indice de la popularité d’une littérature qui encourageait l’utilisation de la force armée contre le gouvernement ottoman comme condition nécessaire à la libération de la nation. 

Cette combinaison volatile de révolution et de nationalisme avait créé un « esprit de combat » qui trouva finalement une expression politique dans l’insurrection qui éclata à Zeïtoun en 1862. Craignant que Zeïtoun ne devienne « une source d’inspiration pour de futurs soulèvements arméniens contre les Turcs », la Sublime Porte envoya une force militaire le 8 juin 1860 pour contraindre le peuple à payer plus d’impôts, mais cette initiative se retourna contre elle, déclenchant une résistance armée chez les Arméniens, avec succès. La nouvelle de ce succès se répandit dans toute la population arménienne et renforça la résistance. Lorsqu’une force turque encore plus importante assiégea Zeïtoun le 2 août 1862, une petite force de combat d’environ 5 000 hommes armés put briser le siège et repousser l’attaque avec l’aide des fidèles musulmans zeïtouniotes. Cette victoire inattendue eut « un effet électrisant sur les Arméniens du monde entier et les inspira dans leur lutte pour la libération ».

« Au cours des années 1850, la vallée de Zeïtoun [actuelle Soleymanli]  avait atteint un statut de semi-indépendance dans l’Empire Ottoman, et en tant que tel, la région devint un centre d’activité révolutionnaire, attirant les intellectuels Arméniens de Constantinople à l’ouest et de la Transcaucasie russe à l’est. »  Des sociétés révolutionnaires secrètes comme l’Union du Salut et la Société de la Croix Noire virent le jour dans la décennie qui suivit la rébellion de Zeïtoun en 1862, alors que des villes à prédominance arménienne comme Zeïtoun, Van et Erzerum devenaient des « centres d’activité révolutionnaire en Arménie turque ».  Une société clandestine appelée « Protecteurs de la patrie » se constitua à Erzeroum en 1881. Cette société fut éphémère et ses dirigeants furent jugés par le gouvernement, mais les activités révolutionnaires en Arménie turque au cours du 19e siècle trouvèrent finalement leur point culminant avec la création du premier parti politique, le parti Armenakhan, en 1885.   Après le soulèvement de Zeïtoun, l’esprit révolutionnaire cessa d’inspirer un ensemble de troubles locaux pour imprégner un mouvement national. 

Zeïtoun devint ainsi un paradigme de la résistance armée arménienne, et la rébellion de Zeïtoun de 1862 fut la première d’une série d’insurrections inspirées par les idées révolutionnaires qui avaient balayé le monde arménien. Les insurgés de Zeïtounli avaient eu des contacts directs avec certains intellectuels arméniens de Constantinople qui avaient été influencés par les contacts de Mikael Nalbandian avec Bakounine et d’autres révolutionnaires russes. 

Dix ans plus tard, le même esprit révolutionnaire qui s’était enflammé à Zeïtoun arriva dans la ville largement arménienne de Van lorsque 46 Arméniens s’y « retrouvèrent et prirent l’engagement de se consacrer à la conquête de la liberté pour leur peuple ».  Deux mois après avoir pris cet engagement, la même organisation contactait le gouvernement russe et lui  demanda d’aider ses « compagnons chrétiens » à lutter contre leurs oppresseurs musulmans en Turquie.  Cette collaboration allait se poursuivre pendant les 40 années suivantes, fournissant aux Turcs le prétexte pour déporter tous les Arméniens des provinces orientales de l’Empire ottoman lorsque Van se souleva à nouveau pendant la période cruciale de la première guerre mondiale.

En 1878, les Arméniens de Van créèrent « la petite société révolutionnaire secrète de la Croix noire (Sev Khatch Kazmakerputhiun) » qui visait à « mettre fin au pillage, à la violence et à l’extorsion de tribut dont les Arméniens étaient victimes de la part des Turcs et des Kurdes armés. Cette société était organisée pour combattre ces injustices par l’utilisation de la force armée. Ses membres avaient juré de garder le secret et ceux qui rompaient leur serment étaient marqués d’une « croix noire » et immédiatement mis à mort ». 

Parce qu’ils étaient une petite nation chrétienne entourée de musulmans, les Arméniens ont naturellement cherché à se protéger, alors que les puissances théoriquement chrétiennes de l’Europe leur faisaient des promesses jamais tenues. Lorsqu’ils ne réussirent pas à forcer la Sublime Porte à respecter les conditions qu’elle avait acceptées dans le cadre du traité de Berlin à la suite de la défaite désastreuse de l’Empire ottoman dans la guerre russo-turque de 1877-1888, les Arméniens ont estimé qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de prendre les choses en main, ce qui signifiait la nécessité de « recourir à une activité révolutionnaire ».

Au début des années 1880, l’esprit révolutionnaire se répandit de Zeïtoun à Erzeroum, qui était devenu le point central de la protestation contre la mauvaise gouvernance ottomane après que la « société révolutionnaire secrète », connue sous le nom de « Protecteurs de la patrie (Pashtpan Haireniats) » y avait vu le jour en 1881 et avait commencé à distribuer des fusils et des munitions pour assurer « la défense contre toute attaque future des Turcs, des Kurdes et des Circassiens ». 

En novembre 1881 et août 1882, Karapet Nishikian se rend en Russie pour solliciter l’aide financière des Arméniens russes. Finalement, la nouvelle de ses activités parvient aux autorités turques, qui arrêtent 400 conspirateurs et en jugent 76 à Erzeroum en juin 1883.  Quarante Arméniens furent reconnus coupables, mais toutes les peines furent commuées grâce aux efforts du patriarche Nerses et de l’évêque Ormanian et parce que la Porte voulait apaiser l’opinion hostile en Europe. Nalbandian estime que c’est lors de ces voyages pour collecter des fonds en Russie que les nationalistes arméniens établirent leur premier contact avec le mouvement révolutionnaire là-bas :

Le procès des membres des Protecteurs de la patrie a été le premier du genre parmi les Arméniens de l’Empire ottoman au XIXe siècle. Jamais auparavant un groupe aussi important d’hommes, issus de divers rangs de la population arménienne, n’avait été jugé pour des raisons politiques. Les personnes jugées étaient principalement des hommes jeunes. L’organisation secrète qu’ils ont fondée à Erzeroum a envoyé ses agents en Transcaucasie russe pour y coopérer avec les dirigeants arméniens. Il ne fait aucun doute que ces agents ont également établi des liens avec les révolutionnaires russes, qui étaient organisés en Transcaucasie au début des années 80. 

Encouragé par la nouvelle de la défaite des Ottomans par la Russie, Mekertitch Portugalian quitte Constantinople à l’automne 1878 et arrive à Van, où il ouvre une école normale pour les étudiants arméniens. Après qu’il fut devenu évident que Portugalian « encourageait les idées révolutionnaires sous prétexte d’éducation », les fonctionnaires turcs fermèrent l’école et Portugalian se vit contraint de retourner à Constantinople. Lorsqu’il devint évident que le lycée que Portugalian fonda plus tard servait le même but révolutionnaire, l’institution de Portugalian fut supprimée une fois de plus et ses étudiants furent dispersés. Cette fois, cependant, Portugalian quitta la Turquie pour ne plus jamais y revenir et installa un magasin révolutionnaire à Marseille, qui devint un pôle d’attraction pour les émigrés arméniens. C’est à Marseille que Portugalian commence à publier le journal Armenia pendant l’été 1885, et c’est à partir de ce magazine que le parti Armenakan voit le jour.  

Portugalian quitte la Turquie pour la France en 1885, pour ne jamais revenir dans sa chère Arménie, mais l’exemple de sa vie et de son travail en province est durable. . . . C’est lui qui « … a soufflé un vent de liberté sur tout Van. Sans prononcer le mot révolution… il a préparé une génération révolutionnaire. » 

À l’automne 1885, un groupe de diplômés du lycée central de Portugalian fonde le parti Armenakan, « le premier parti politique révolutionnaire arménien du XIXe siècle », dont le premier objectif est de « gagner pour les Arméniens le droit de se gouverner eux-mêmes, au moyen de la révolution ». . . .” Le parti Armenakan « devait se limiter au peuple arménien, toute confession comprise. Inclure des non-Arméniens dans le mouvement ne servirait qu’à dissiper notre énergie et à entraver le progrès de la Révolution Arménienne ». 

La pensée révolutionnaire allait de pair avec le nationalisme arménien dans les pages des journaux souvent éphémères qui furent créés dans le sillage de la constitution de l’Arménie. Il en était de même, mutatis mutandis, du mouvement révolutionnaire en Russie, où la nationalité joua également un rôle crucial dans l’émergence de la terreur révolutionnaire. Juifs et Arméniens partageaient une rancune commune contre les Empires cosmopolites et multiethniques dans lesquels ils se trouvaient. En raison de l’accès des Juifs à la technologie occidentale rendu possible par l’instauration de la Zone de résidence, les nationalistes arméniens se mirent à imiter les tactiques révolutionnaires juives, y compris l’adoption du terrorisme. « La Russie », selon Haberer, était « mûre pour l’extrémisme politique », et « les Juifs constituaient un élément national important, sinon crucial, pour transformer la région en un foyer de violence terroriste ».  Les historiens reconnaissent depuis longtemps que « le virus du terrorisme s’est d’abord répandu dans le sud » de la Russie, mais ce n’est que récemment que des universitaires comme Andreas Kappeler ont conclu que le terrorisme y prospérait non pas à cause du climat, mais à cause du nationalisme révolutionnaire dans lequel les Juifs jouaient un rôle majeur. Il est clair, souligne Haberer, que « la nationalité apparaît comme un facteur explicatif dans la genèse du terrorisme du Sud ». 

Il en va de même pour la situation en Arménie, où tant les nationalistes que les révolutionnaires espéraient la défaite de l’Empire ottoman. La guerre russo-turque s’était terminée au début de 1878 par une victoire décisive des Russes. Déçu que le Congrès de Berlin n’ait rien fait pour tenir les promesses qu’il avait faites pour l’autodétermination de l’Arménie, l’archevêque Khirimian prononça son célèbre discours des « cuillères de fer » dans lequel il lança « un appel indirect à l’utilisation des armes », moyen qui avait déjà été « adopté avec succès par les révolutionnaires des Balkans ».  La joie des Arméniens face à la défaite de l’empire ottoman après la guerre russo-turque de (1877-1878) confirmait les soupçons des Turcs selon lesquels les Arméniens constituaient une dangereuse cinquième colonne désireuse de collaborer avec les puissances étrangères qui cherchaient à démembrer l’empire ottoman. Ces soupçons à leur tour « conduisirent les Turcs à chercher à se venger des Arméniens » après la fin de la guerre. « Lorsque les troupes russes furent repoussées, les Turcs trouvèrent opportun de permettre à des hordes de Kurdes et de Circassiens de piller les villages arméniens ». 

La conclusion désastreuse de la guerre russo-turque en 1878, combinée à la menace d’une insurrection armée de la part des Arméniens, conduisit le Sultan Abdul Hamid II à suspendre la constitution turque, privant ainsi le peuple arménien de tous les acquis des réformes constitutionnelles de 1860 et inaugurant « une période de régime autocratique qui devait durer 30 ans ». 

En conséquence, « la situation des Arméniens est rapidement passée de mauvaise à pire, accélérant la croissance de la conscience nationale arménienne et la diffusion des idées révolutionnaires ».   À ce moment, « les fonctionnaires et les intellectuels turcs ont commencé à considérer les Arméniens comme des éléments indisciplinés, subversifs et étrangers, qui s’associaient à des puissances étrangères ».  La Russie, qui s’était emparée du territoire turc pendant la guerre de 1877-1888 et qui abritait une importante population arménienne, était considérée comme une menace particulière car elle « encourageait l’agitation des Arméniens afin d’annexer les dernières provinces arméniennes de l’Anatolie orientale », ce qui renforçait encore l’animosité entre Turcs et Arméniens. 

III

C’est alors que les responsables tsaristes prirent la décision fatidique de soutenir l’activité révolutionnaire en Turquie tout en essayant de la réprimer en Russie, apparemment sans savoir que l’esprit révolutionnaire juif était le dénominateur commun qui unissait les deux groupes. Les fonctionnaires russes de l’Okhrana, la police secrète du tsar, étaient bien conscients des racines juives de l’activité révolutionnaire en Russie, car ils le savaient :

il serait trompeur […] de décrire le rôle des Juifs dans Narodnaïa Volia en termes de « fonctions secondaires » et surtout de prétendre, comme Tscherikower, que leur rôle était modeste (besheydène) puisque les Juifs « se trouvaient essentiellement parmi les dirigeants du parti et les auteurs directs des actes terroristes ». « La force du révolutionnaire juif », affirme-t-il, « se situait dans des domaines différents : c’était un pionnier dans la construction d’un parti, un grand praticien et un technicien de la révolution ». Une grande partie de cette affirmation est bien sûr vraie. Mais, en tant que tel, le rôle d’un révolutionnaire juif n’était ni « modeste » ni toujours « secondaire ». . . . En tant qu’intermédiaires entre le comité exécutif du parti et la base, les Narodovoltsy juifs occupaient une position importante dans la propagation et l’organisation du terrorisme politique. 

Le gouvernement tsariste « avait manifestement des raisons de blâmer les « nihilistes juifs » pour la vague de terrorisme qui avait secoué le navire de l’État depuis 1878-79 et s’était même revendiqué son capitaine en 1881″. En fait, ces responsables gouvernementaux « avaient une appréciation plus juste du rôle des Juifs dans le mouvement terroriste que les révolutionnaires eux-mêmes ou que les historiens qui se sont joints à eux pour minimiser la contribution juive ».  Les soupçons de ces fonctionnaires se confirmèrent lorsqu' »un autre Juif, Hippolyte Osipovitch Mlodetskii (1856-80), fut appréhendé à Saint-Pétersbourg pour avoir tenté d’assassiner le comte Loris-Melikov, le nouveau « gestionnaire de crise » de l’empire ». Après l’exécution de Mlodetskii le 22 février 1880, Novoe vremia  estimait que « ces Juifs, qui ont été de tout temps les représentants de l’esprit révolutionnaire, se trouvent maintenant à la tête des nihilistes russes ».

L’exécution de Mlodestskii eut lieu au début de la période fatidique de l’histoire russe qui commença en 1879 lorsque Semlia I Volia  donna naissance à Narodnaia Volia et à Tchernyi Peredel. Les Juifs étaient très actifs à tous les niveaux du travail révolutionnaire dans les deux groupes :

Narodnaïa Volia maintenait en vie la tradition populiste-libérale qui, une décennie plus tard, sera à l’origine du Parti des démocrates constitutionnels (Kaders) et du Parti des socialistes révolutionnaires (PSR). Se séparant du populisme orthodoxe au milieu des années 80, Tchernyi Peredel s’inscrivait dans le courant du socialisme marxiste européen et devint le point de départ du marxisme russe et de la formation du Parti ouvrier social-démocrate russe (RSDWP). Les juifs Narodovoltsy et Chernoperedeltsy ont été les pionniers de ces nouvelles évolutions, qui mûrissaient au début du siècle et se sont épanouis pendant la révolution de 1905.

« Les Juifs », nous dit Erich Haberer, « se trouvaient dans les deux factions et ont joué un rôle important dans la formation et l’activité des deux organisations ».  Les Juifs n’avaient pas réussi à mobiliser les paysans russes parce qu’ils étaient toujours considérés avec suspicion comme un élément étranger à la société russe. En conséquence, les Juifs gravitèrent vers la « désorganisation », leur mot pour le terrorisme, parce qu’elle leur offrait un meilleur exutoire pour leurs capacités naturelles. 

Pipes est d’accord avec l’explication de Haberer sur les raisons pour lesquelles les Juifs se sont tournés vers le terrorisme, mais sans faire référence aux circonstances spécifiquement juives qui les ont poussés dans cette direction. « Le recours à la terreur », selon Pipes « était un aveu d’isolement : comme l’un des dirigeants de la Volonté du peuple le reconnaîtra plus tard, le terrorisme n’exige ni le soutien ni la sympathie du pays. Il suffit d’avoir des convictions, de ressentir du désespoir, d’être déterminé à périr. Moins un pays veut la révolution, plus le militant se tournera naturellement vers le terrorisme qui veut, quoi qu’il arrive, rester révolutionnaire, s’accrocher à son culte de la destruction révolutionnaire ». 

Haberer est d’accord, mais il met davantage l’accent sur la « participation juive » au terrorisme que Pipes : « Malgré la présence évidente de Juifs à Chernyi Peredel, on a fait valoir que les Juifs en tant que Juifs étaient plus attirés par Narodnaia Volia parce que le terrorisme politique était plus proche de la participation juive que de la théorie et de la pratique du populisme traditionnel ».  Contrairement au populisme qui nécessitait une persuasion et une rencontre entre l’esprit juif et l’esprit chrétien russe :

l’activité terroriste centrée sur les villes a considérablement « élargi l’éventail des possibilités des révolutionnaires juifs – tant sur le plan psychologique que sur celui des faits ». Sur le plan des faits, elle a donné aux Juifs l’occasion sans précédent d’être actifs dans un environnement urbain beaucoup plus propice à leurs capacités naturelles et à leurs caractéristiques nationales : au lieu d’agir comme des propagandistes au nom d’une idéologie étrangère dans un environnement paysan étranger, ils pouvaient désormais participer à des activités où leur judéité était moins un handicap qu’auparavant. Sans ressentir un sentiment d’infériorité, sans nécessairement se départir de leurs traits juifs, en tant que Narodovoltsy, ils pouvaient participer pleinement et efficacement au type de travail auquel ils étaient idéalement adaptés en tant que Juifs. . . . Bref, leurs capacités pour « l’organisation clandestine » et leur « savoir-faire technique » étaient un véritable atout, facilement apprécié et recherché par leurs camarades russes. Sur le plan psychologique, Narodnaïa Volia fournissait aux Juifs une justification politique de l’action révolutionnaire qui était beaucoup plus en accord avec leur expérience de l’absence de droits pour les Juifs qu’avec les abstractions populistes de la révolution sociale.

Comme pour les Arméniens, les griefs ethniques étaient un moteur de l’esprit révolutionnaire juif. Haberer identifie « la véritable force psychologique » qui poussait tant de Juifs à embrasser le terrorisme révolutionnaire comme étant « di yidishe rekhtlozikeyt« , ce qui motivait les Juifs dans la Zone de résidence à la fin du XIXe siècle, tout comme le terme « antisémitisme » les fait réagir aujourd’hui. Comme les Arméniens, les Juifs « étaient motivés par la souffrance et les efforts d’émancipation de leur propre peuple ».[2] Aron Zundelevich, « le plus juif des révolutionnaires juifs », selon Tscherikower, avait choisi comme nom pour le parti « Moishe », parce qu’il se considérait comme le leader de son peuple, qu’il libérait de l’esclavage du pharaon/tsar par l’activité révolutionnaire. Dans le portrait de Sergei Kravchinskii que brosse Zundelevich dans son roman a clef La carrière d’un nihiliste, le personnage de Zundelevich tente de concilier l’internationalisme révolutionnaire et l’intérêt personnel juif :

« Non, je ne suis pas attiré par votre peuple », dit-il enfin, d’une voix lente et triste. Pourquoi le serais-je ? Nous, les Juifs, nous aimons notre race, qui est tout ce que nous avons sur terre. Je l’aime profondément et chaleureusement. Pourquoi devrais-je aimer vos paysans, qui haïssent et maltraitent mon peuple avec une barbarie aveugle ? qui demain, peut-être, pilleront la maison de mon père, un honorable travailleur, et l’agresseront brutalement, comme ils l’ont fait dans le cas de milliers d’autres pauvres juifs travailleurs ? Je peux avoir pitié de vos paysans, mais comment ne pas mépriser des gens aussi lâches ? Non, il n’y a rien dans votre Russie qui mérite qu’on s’en préoccupe. Mais je connaissais les nihilistes, et je les ai aimés encore plus que ma propre race. Je les ai rejoints et j’ai fraternisé avec eux, et c’est le seul lien qui me lie à votre pays. Dès que nous en aurons fini avec le despotisme de votre tsar, je m’expatrierai pour toujours et je m’installerai quelque part en Allemagne… L’Allemagne est le seul pays où nous ne sommes pas de parfaits étrangers. 

Léon Trotsky va ensuite universaliser l’ethnocentrisme juif sous le nom de communisme. Theodor Herzl canonisera la chose au nom du sionisme. Au cours des années 1880, le mouvement révolutionnaire en Russie devint de plus en plus violent et de plus en plus juif à mesure qu’il se déplaçait vers le sud et s’enfonçait dans le territoire juif :

Travaillant sur un terrain familier, dans des villes comme Minsk et Taganrog qui étaient encore mal surveillées, ces individus furent pendant un certain temps relativement libres de propager le socialisme et d’organiser des cercles qui étaient souvent à prédominance juive dans leur composition. Leur judaïcité, ainsi que leur capacité à opérer dans un environnement indigène, leur permettait d’établir facilement des contacts avec les intellectuels et les travailleurs juifs. L’effet net de tout cela est que, bien que le parti centralisé ait été détruit en 1881-1882, de nouveaux centres provinciaux de subversion révolutionnaire se recréèrent constamment de façon autochtone grâce à l’action de la Narodovolrsie juive en 1883-1987.

Le virage vers le terrorisme qui avait commencé en 1879 avec la création de Narodnaïa Volia déclencha une série d’atrocités violentes qui culminèrent avec l’assassinat d’Alexandre II en 1881.  L’assassinat du tsar n’apporta aucun bénéfice politique. Le « peuple » ne se leva pas pour soutenir les révolutionnaires de cette soi-disant « Volonté du peuple » qui parlait en son nom.  À la suite de la réaction horrifiée qui fut la plus courante à la mort du tsar, « la cause radicale perdit beaucoup de soutien populaire » et le gouvernement « réagit par diverses mesures répressives et des opérations de contre-espionnage qui rendaient l’activité des révolutionnaires de plus en plus difficile », en reconnaissance du fait que les révolutionnaires juifs avaient joué un rôle crucial dans cet assassinat. Si « Moishe » Zundelevich n’avait pas perfectionné l’utilisation de la dynamite comme arme terroriste, elle n’aurait pas pu être utilisée pour tuer le Tsar. Selon Haberer :

Le rôle de Zundelevich dans l’utilisation de la dynamite à des fins révolutionnaires a été confirmé par plusieurs de ses contemporains. Grigorii Gourévitch déclare que lui et ses camarades du cercle de Berlin « savaient qu’Arkadii avait acheté de la dynamite quelque part et l’avait apportée à Saint-Pétersbourg ». C’est, dit-il, « la première dynamite que les révolutionnaires aient reçue en Russie ». Lev Deich va jusqu’à attribuer à Zundelevich seul l’idée d’utiliser l’explosif nouvellement inventé à des fins terroristes. « A Zundelevich, écrit-il, appartient l’initiative de remplacer les couteaux et les revolvers par de la dynamite et des bombes qui, grâce à ses efforts, commencèrent à être produites selon des méthodes artisanales en Russie ». . . C’est Sergei Kravchinskii qui, à sa demande, avait mené des expériences dans les montagnes suisses pour tester l’efficacité de la dynamite et d’autres explosifs. En communiquant ses résultats, Kravtchinskii confirmait la préférence de Zundelevich pour la dynamite qui, lui avait-il dit, « correspond le mieux aux cibles visées par les actes terroristes ». Convaincu que le dynamitage était « la bonne chose à faire », Zundelevich avait utilisé ses contacts en Suisse pour obtenir des échantillons pour le « laboratoire » des terroristes à Saint-Pétersbourg. Ainsi, non seulement Zundelevitch promut l’introduction de la dynamite dans la lutte révolutionnaire, mais il contribua également à lancer la production artisanale des « bombes élégantes et élancées ». 

D’une certaine manière, et malgré leurs exagérations, les fonctionnaires de police russes avaient « une appréciation plus précise du rôle des Juifs dans le mouvement terroriste que les révolutionnaires eux-mêmes ou les historiens qui se sont joints à eux pour minimiser la contribution juive ».  Après l’arrestation d’Arkadii Finkelshtein en 1872, le gouverneur de la province de Vilna déclara à une assemblée de notables juifs « À côté de toutes les autres bonnes qualités que vous, les Juifs, possédez, la seule chose qui vous manque, c’est de devenir aussi des nihilistes. » Trois ans plus tard, le chef de la police de Vilna fut plus explicite. À propos de la destruction du premier cercle de Vilna en juin 1875, il déclara : « Jusqu’à présent, nous ne vous considérions, vous les Juifs, que comme des escrocs ; désormais, nous vous considérerons aussi comme des rebelles. Mais même ces fonctionnaires ne voyaient pas l’ampleur des forces révolutionnaires qui les visaient, car ils « n’attribuaient pas encore de signification politique à la présence de « nihilistes juifs » dans le mouvement révolutionnaire russe ».

Privés de catégories comme l’esprit révolutionnaire juif, ces mêmes fonctionnaires étaient incapables d’identifier l’ennemi et, par conséquent, ils étaient voués à mener une bataille perdue d’avance contre quelque chose qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Cette situation changea en 1880, lorsque « la manie de la conspiration révolutionnaire juive omniprésente prit pied dans la société russe et commença à influencer la politique sociale contre les Juifs, ou plus spécifiquement contre les révolutionnaires juifs. . . . En mai 1880, Isaak Gurvich, un Chernoperedelets de Minsk emprisonné à Saint-Pétersbourg, s’entendit dire par un responsable du pénitencier qu’il ne devait pas s’attendre à être libéré parce que les Juifs étaient considérés comme particulièrement subversifs ».

La forte proportion de Juifs dans l’Organisation russe du Sud n’était pas sans signification idéologique. Elle donnait au groupe une orientation politique beaucoup plus radicale qu’il n’aurait pu en être autrement. Cela apparut clairement lors d’une de leurs premières réunions, où les désaccords sur le terrorisme provoquèrent une division entre les délégués juifs et païens, « les seconds s’opposant au terrorisme comme étant préjudiciable à la cause de la propagande socialiste, et les premiers plaidant pour « la répétition systématique et ininterrompue des actes terroristes » comme étant le seul moyen de détruire le tsarisme ».  Orzhikh et Shternberg étaient les plus ardents défenseurs de cette position, qui reposait sur l’engagement général des Juifs révolutionnaires en faveur d’objectifs politiques plutôt que socialistes.

Le 24 juillet 1878 eut lieu à Odessa un événement capital qui, dans les annales de l’histoire révolutionnaire russe, est appelé la « première manifestation armée ». Les Juifs jouaient un rôle majeur dans l’organisation de cette manifestation :

Salomon Efremovich Lion (1857-19 ?), chef du cercle des Lavrovistes d’Odessa, et Salomon Iakovlevich Vittenberg (1852-79), chef du cercle de Nikolaev, étaient parmi les principaux organisateurs de la manifestation. Au premier rang des manifestants se trouvaient six femmes juives – Viktoriia Gukovskaia, Fanny Moreinis, Khristina Grinberg, Sofia Orzhikh, et les sœurs Anastasiia et Sofia Shekhter. À l’exception de Gukovskaia, elles étaient toutes membres du cercle du Lion ou avaient été liées au défunt cercle Kovalskii. 

Solomon Lion se convertit au terrorisme alors qu’il était en prison pour le rôle qu’il avait  joué dans la manifestation de Kovalskii. Évitant la « propagande pacifique », Lion « exhorta ses anciens amis lavrovistes à rester dévoués à la cause révolutionnaire qui exigeait désormais « la terreur et le tsaricide » ». Son collègue Vittenberg, qui « avait déjà fait ses débuts en tant que terroriste lors de la manifestation de Kovalskii, lorsqu’il avait  tiré sur des soldats qui avançaient et avait ainsi transformé cet événement en une manifestation armée », était maintenant impliqué dans des plans visant à faire exploser le train du tsar lors de son passage à Nikolaev. À l’exception du « bras droit » de Vittenberg, le marin ukrainien Logovenko, tous ceux qui s’étaient impliqués « avec beaucoup d’enthousiasme » étaient des jeunes juifs de la communauté radicale de Nikolaev.  Ensemble, avec leur personnel de soutien, « Vittenberg et Logovenko travaillèrent sans relâche à la construction de la mine qu’ils avaient l’intention de cacher sous la route que devait emprunter Alexandre II pour traverser ikolaev ». Ces plans tournèrent mal lorsque Solomon Vittenberg fut arrêté le 16 août 1878 après que la police eut découvert son adresse sur une personne envoyée d’Odessa pour aider à la tentative d’assassinat. Vittenberg fut pendu le 10 août 1879 dans la même ville où il espérait tuer le tsar.

Lorsque le général N. I. Shebeko publia son rapport détaillé sur la subversion révolutionnaire en Russie pendant la période 1878-1887, il avertit que durant la même période, « la profession d’idées destructrices était généralement devenue, peu à peu, la propriété de l’élément juif, qui figurait très souvent [en bonne place] dans les cercles révolutionnaires ». Pour étayer son argumentation, il ajoutait entre parenthèses qu' »environ 80 % des socialistes connus dans le Sud [de la Russie] en 1886-1887 étaient juifs ».

L’étude de Shebeko a montré « que le gouvernement tsariste avait en effet de bonnes raisons de se méfier des socialistes juifs et d’être convaincu que « les Juifs étaient la composante la plus dangereuse du mouvement révolutionnaire » ». Le contrôle juif des milieux étudiants a occulté « la base factuelle qui sous-tendait la phobie des cercles officiels et réactionnaires selon laquelle le Juif était sur le point de détruire la Russie tsariste sacrée ». 

Traduction: Maria Poumier

Source: « Who killed the Armenians? », inédit.

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