Gnose et Bouddhisme : aux sources du Bouddhisme par Etienne Couvert

Gnose et Bouddhisme : aux sources du Bouddhisme

L’histoire religieuse de l’Asie centrale et de l’Inde se présente à nos regards occidentaux comme doublement handicapée. En effet les populations de ces pays sont sans histoire, sans chronologie, sans annales, sinon quelques chroniques de familles princières aux Indes, mais plus ou moins légendaires. Les peuples de l’Inde ont vécu en marge de notre civilisation occidentale. Il est donc bien difficile de situer par rapport à nous leurs monuments, leurs écrits, leurs légendes.

La tentation bien naturelle des archéologues et des historiens fut de créer de toutes pièces une chronologie et des cadres historiques pour y insérer leurs découvertes et essayer de les confronter avec l’histoire de notre Occident. Ce faisant, ils furent souvent amenés à modifier leurs jugements et leurs observations sur les trouvailles qu’ils avaient pu rassembler pour les faire cadrer avec leurs chronologies et lorsque la chose apparaissait difficilement réalisable, ils eurent beaucoup de mal à revoir leurs cadres.

Les découvertes archéologiques et paléographiques plus récentes, celles du début de notre siècle en particulier, auraient dû provoquer une remise en cause de ces constructions en partie arbitraires, mais les historiens continuèrent à faire référence à leurs prédécesseurs, quitte parfois à marquer des doutes et des points d’interrogation ici ou là.

Dans les pages qui vont suivre nous ne prétendons pas révéler des documents nouveaux, ni des faits incertains ou discutables. Nous nous contenterons de rassembler dans un ordre nouveau une grande quantité de découvertes récentes, déjà bien connues, au moins pour les spécialistes de l’Asie. Nous nous efforcerons de rejeter les chronologies reçues dans les manuels classiques, pour faire apparaître des aspects nouveaux et inattendus auxquels les regards n’étaient pas habitués. Alors nous verrons se dessiner sous nos yeux un tableau inédit des origines du Bouddhisme.

Une deuxième difficulté devra être levée. Parce que l’Asie centrale nous paraît mystérieuse, lointaine et inconnue, certains indianisants ont voulu en faire le berceau de toutes les civilisations, le point de départ de toutes les religions, le séjour de la divinité primitive, celle qui a initié nos premiers parents à une révélation mystérieuse d’où sont issues toutes les formes religieuses répandues à travers le monde. C’est bien le sens et le contenu de toute une littérature indianisante qui encombre actuellement les rayons des libraires.

Or l’examen des faits montre à l’évidence qu’il n’en est rien. L’Asie centrale et l’Inde ont été civilisées par l’Occident. Ce mouvement colonisateur est parti de l’Ouest et s’est répandu au cours des siècles sur l’Asie.

Avant les expéditions d’Alexandre, les Perses de Darius avaient envahi et colonisé la vallée du Sind où ils avaient établi une satrapie du Grand Roi. Les monuments de l’Inde rappellent ceux de la Babylonie et de la Perse. A la suite des Perses, les Grecs d’Alexandre établirent dans le Pendjab des royaumes grecs et pendant plusieurs siècles ces Grecs vont développer sur toute l’Asie centrale une civilisation hellénique, celle des royaumes de Bactriane et de Sogdiane qui ont laissé dans les manuscrits indous le souvenir des Yavanas et dans les monuments de l’Inde la marque de l’influence grecque et romaine. Le comte Goblet d’Alviella a démontré cette œuvre civilisatrice dans son ouvrage : « Ce que l’Inde doit à la Grèce », autant dire tout l’essentiel de sa civilisation, depuis la sculpture, la peinture, jusqu’à la littérature et même l’art dramatique.

A partir du début de l’ère chrétienne, l’invasion des Scythes et des Parthes, les Palavas des manuscrits de l’Inde, provoqua un bouleversement des influences occidentales. Ces Parthes et ces Scythes sont venus du sud de la Russie ; ils ont conquis les royaumes de l’Inde, mais ils en ont conservé et respecté la civilisation. Ils l’ont répandue en Asie centrale. Dès le deuxième ou le troisième siècle de notre ère, ils ont constitué un pont entre l’Inde et les pays nouvellement convertis au Christianisme. Nous verrons que ces royaumes scythes sont à l’origine de l’expansion du Bouddhisme à travers l’Asie.

Nous assistons donc bien là à un mouvement civilisateur venu de l’Occident qui se répand sur l’Asie. En effet, si nous constatons au cours des siècles des mouvements migrateurs de populations venues d’Asie du Nord en direction de sud et de l’Europe, nous constatons également que ces peuples, en émigrant, saccagent et détruisent tout sur leur passage, mais qu’une fois stabilisés et fixés au sol, ils subissent une influence civilisatrice d’origine occidentale, grecque, latine et chrétienne. Et ceci est fondamental pour comprendre l’origine et l’expansion du Bouddhisme.

Prétendre que le Bouddhisme est à l’origine des religions de l’Asie occidentale, c’est bâtir une hypothèse sur du vide. Si les Perses, les Grecs et les Scythes ont occupé pendant des siècles le nord-ouest de 1’Hindoustan, si des communautés chrétiennes se sont établies dans les Indes et l’Asie centrale, l’Europe n’a jamais subi d’invasion indienne, ni connu d’église bouddhique. Les monuments de l’Inde témoignent d’une influence persane et grecque ; par contre aucun monument de l’Asie mineure ou de l’Egypte ne rappelle le style des Indous. Nous ne trouvons aucune mention d’un culte bouddhique dans toute la littérature ancienne latine, grecque ou orientale avant le deuxième siècle de notre ère, à une époque où les contacts entre ces deux pays étaient nombreux. La première mention d’un Botta auquel les Indous rendent un culte divin se trouve dans les « Stromates » de Clément d’Alexandrie, dont la rédaction remonte peut-être à la fin du second siècle de notre ère.

Affirmer l’existence d’un Bouddha qui aurait vécu au Ve ou au VIe siècle avant Jésus-Christ, c’est construire sur du vide. Il n’existe pas le plus petit commencement de preuve d’une telle assertion. Max Muller, dans son livre sur l’Inde, écrit : « Toute ma vie, j’ai cherché par quels moyens le Bouddhisme aurait agi sur le Christianisme. Ces moyens, je ne les ai pas trouvés. »

Le culte du Bouddha apparaît pour la première fois dans le royaume scythe de Bactriane, dans la province du Gandhara, située dans la vallée de Peshawar, région qui fait actuellement partie du Pakistan. L’art Bouddhique du Gandhara s’est développé au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne sous les souverains Kushan, descendants des scythes.

Le premier Bouddha se présente sous la forme d’un maître enseignant ses disciples. Il se tient droit, la main droite levée. Son visage est classique, nez et sourcils droits, cheveux bouclés. C’est un philosophe, vêtu d’une toge, circulant entouré de ses disciples. Quand sa tête est nimbée, il a tout à fait l’allure d’un Apollon grec. Dans ces premiers monuments bouddhiques, le climat a effacé toutes les peintures murales. Il ne nous reste que les sculptures taillées dans le schiste gris de la région. On appelle cette école du Gandhara, le premier art bouddhique indien. Mais il ne faut pas se méprendre : c’est un art essentiellement grec ou romain. Le Bouddha ne s’y présente pas du tout selon les formes épaisses, tordues et grimaçantes que nous trouverons plus tard dans les temples de l’Inde.

Les tentatives de datation de ces sculptures sont bien décevantes. Selon les spécialistes, elles s’échelonnent entre le troisième siècle avant J.C. et le sixième siècle de notre ère. Essayons de resserrer l’éventail.

Emile Mâle, le célèbre historien de l’art religieux d’Occident, a montré que les plus anciennes basiliques chrétiennes des Gaules avaient été conçues par des artistes chrétiens, eux-mêmes inspiré par les monuments chrétiens de Syrie, tant en ce qui concerne l’architecture que la sculpture et les motifs décoratifs.

Or il a mis en regard les bas-reliefs du Gandhara avec les sarcophages chrétiens des catacombes et spécialement ceux des ateliers d’Arles en Provence. Il a constaté des parentés d’inspiration très proche et presque identiques. De part et d’autre, Jésus-Christ et le Bouddha sont présentés en personnages drapés à l’antique, alignés parallèlement dans des niches séparées par des colonnettes ou par des troncs d’arbustes surmontés de feuillages. Ils se tiennent debout, main levée, entourés de leurs disciples qui semblent par leurs gestes donner leur assentiment à l’enseignement du maître.

Emile Mâle en a conclu que les mêmes artistes ont travaillé pour les deux églises et que leurs ateliers de sculpture étaient installés à Antioche, en Syrie. On a même trouvé sur un bas-relief du Gandhara représentant la naissance du Bouddha une image indéniable du Bon Pasteur, sculptée dans un panneau d’un pilier corinthien. Sur le socle d’une statue du Bouddha trouvé à Hacshnagar, on a remarqué une date, l’an 274 d’une ère inconnue. S’il s’agit de l’ère de Gondhopharès, nous sommes en 214 après J.C. ; s’il s’agit de l’ère des Cakias, c’est-à-dire des Scythes, (Cakia est leur nom en sanscrit) en 352 après J.C. Nous sommes donc à la fin du IIIe siècle ou au début du IVe siècle de notre ère.

Nous savons que l’apôtre St Thomas est venu chez un roi Goundopharès au cours du premier siècle après J.C. C’était un roi parthe qui régnait sur une partie du Gandhara. Son neveu Abdagarès lui succéda autour des années 70 après J.C. Ces rois indo-scythes et parthes ont donc reçu le christianisme très tôt et une inspiration commune aux deux religions est tout à fait vraisemblable, corroborée d’ailleurs par les dates que nous venons de préciser. Le culte du Bouddha est apparu pour la première fois au troisième siècle de notre ère et non avant.

Affirmer, comme l’ont fait plusieurs historiens, que ce culte du Bouddha fut précédé d’une longue époque où le Bouddhisme vivait en veilleuse et comme « en sommeil », c’est affirmer ce qu’il faudrait d’abord prouver. On a reporté dans un passé lointain et incontrôlable un culte symbolique du Bouddha, représenté par la vénération de l’empreinte de ses pieds, de la roue, de l’arbre ou de quelques caractères sanscrits, sans voir que ces superstitions populaires ne pouvaient pas précéder le culte du Saint, mais compléter, longtemps après, un culte et une liturgie déjà installés et florissants.

Des voyageurs et des missionnaires chrétiens ont noté au cours des siècles les nombreux emprunts faits par les communautés bouddhiques au christianisme. Ils ont donné des explications qui paraissent plausibles et sont probablement vraies, au moins en partie. Les uns ont fait valoir la juxtaposition en Asie centrale des communautés nestoriennes et des monastères bouddhiques qui pouvait expliquer ces emprunts. D’autres ont évoqué l’influence de missionnaires chrétiens au Moyen-Age et au XVIe siècle. Tout, cela est possible, mais non assuré.

Cependant les découvertes archéologiques et paléographiques de la fin du dernier siècle et du début de celui-ci font apparaître une influence bien plus considérable et probablement décisive sur la formation même du Bouddhisme : il s’agit des Manichéens.

Au lieu d’inventer un Bouddha mythique qui aurait vécu plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, les historiens auraient dû observer d’abord les Bouddhas véritables qui ont existé, que nous connaissons, puisque eux-mêmes se sont donné ce titre de « Bouddha » qui veut dire « Illuminé ». C’est ce qu’il reste à démontrer.

Le Bouddha de lumière : Mani

Le Manichéisme s’est présenté comme une « Religion de la Lumière », une « Eglise de la Justice ». L’Eglise est la communauté des Elus, des Justes, des Véridiques. Elle comprend des « Auditeurs » ceux qui apprennent la Vérité, des catéchumènes donc, agenouillés devant les Elus, les dignitaires qui jouissent de l’initiation complète, pour recevoir l’imposition des mains en signe de pardon de leurs péchés.

Le fondateur de cette église est un certain Scythianos (le Scythien), qui vivait, dit-on, au temps des apôtres. Il aurait prêché une Gnose chrétienne en Palestine. Son disciple, Térébinthe, rédigea quatre livres contenant son enseignement : les « Mystères », les « Chapitres », l’ »Evangile » et le « Trésor ». Après la mort de son maître, Trébinthe se rendit à Babylone, déclara se nommer « Bouddha », être né d’une vierge et avoir été nourri par les anges sur les montagnes.

Mais le maître qui a donné son nom à cette Eglise gnostique, c’est Mani, que les latins et les Grecs ont appelé Manichée. Plutôt qu’un penseur et un fondateur de religion, il fut un remarquable organisateur et constructeur d’Eglises et de Communautés qui se répandirent dans tout l’Orient et jusqu’en Asie centrale. Son enseignement est tout simplement la Gnose de Marcion et de Basilide. Il n’est pas original. Il insiste seulement avec une accentuation particulière sur un double principe éternel et sur la réincarnation des âmes.

Il se donna le nom de « Mani », ce qui veut dire en sanscrit « gemme, pierre précieuse ». Dans un hymne manichéen, le « Chant de la Perle », tiré des Actes de Thomas, il est salué du titre de « Fils de Roi ». Dans cet hymne on nous raconte que le créateur a posé dans le corps d’Adam une perle précieuse qui, passant de corps en corps, a donné naissance à Jésus dans le sein de Marie. Lui-même, Mani, se dit fils d’une veuve, donc conçu par l’opération du Saint-Esprit ; (Les Francs-Maçons, qui sont les authentiques héritiers des Manichéens, s’appellent encore aujourd’hui entre eux, les Fils de la veuve). Il est donc lui aussi sorti de la Perle, cette pierre précieuse dont il a pris le nom.

Installé à Babylone, comme son maître Térébinthe, il explique à ses disciples : « Après que l’Eglise de la Chair a été élevée dans les hauteurs, alors a été inauguré mon apostolat, sur lequel vous m’avez interrogé. Depuis lors le Paraclet a été envoyé, l’Esprit de Vérité, qui est venu à vous dans cette dernière génération, conformément à ce qu’avait dit Jésus : « A l’heure où je partirai, je vous enverrai le Paraclet et quand le Paraclet sera venu, il instruira le monde et vous parlera de la Justice ». »

Puis il raconte que, pendant le règne du roi Ardashir, roi sassanide qui régna au troisième siècle de notre ère sur la Perse, « le Paraclet vivant est descendu vers lui, s’est entretenu avec lui et lui a révélé les mystères cachés ». Après les avoir énumérés, il con­clut : « Ainsi m’a été révélé par le Paraclet tout ce qui est arrivé et tout ce qui arrivera, tout ce que l’oeil voit, tout ce que l’oreille entend, tout ce que l’intelligence comprend. Par lui j’ai appris à tout connaître (c’est la gnose), par lui j’ai vu le tout (c’est le panthéisme), je suis devenu avec lui un seul corps et un seul esprit.

Il s’agit donc d’une identification totale avec l’Esprit divin. Le Manichéisme est bien, comme toute Gnose, une hérésie qui s’est développée sur le tronc chrétien comme une tumeur parasite. En effet, Mani se dit fidèle disciple de Jésus. Ses lettres commencent par la formule : « Manichaeus apostolus Jesu Christi ». Il a composé des hymnes en l’honneur de Jésus. Ses disciples en ont composé d’autres en son honneur : prières à Mani, hymnes en l’honneur de son martyr, psaumes pour la fête de Bèma en l’honneur de sa mort, etc.

On lit en tête de ses « Kephalaia » (ou chapitres) : « L’illuminateur (le Bouddha) dit à ses disciples : A la fin des années du roi Ardashir, je suis parti pour prêcher. Je me suis rendu sur un vaisseau au pays des indiens. Je leur ai prêché l’espérance de la vie et j’ai choisi là-bas une bonne élite. L’année où le roi Ardashir mourut et où son fils Schapûr devint roi, il me fit venir et je me suis rendu sur un vaisseau du pays des indiens dans le pays des Perses et du pays des Perses, je viens dans le pays de Babylone… »

Dans l’introduction de son livre des « Kephalaia », Mani insiste sur ses trois précurseurs : Jésus, Zaradès (sans doute Zoroastre ?), et Bouddha. Ce sont, dit-il ses trois frères, interprètes de la même sagesse. « Tous les apôtres, mes frères qui sont venus avant moi, n’ont pas écrit leur sagesse, comme je l’ai écrite. Ils ne l’ont pas représentée par des peintures, comme je l’ai peinte. Ma religion, dès son origine, dépasse les religions antérieures. »

On remarque la progression de cet aveu. Jésus ne se distingue pas de Zaradès, ni de Bouddha ; cependant il est toujours nommé le premier, de sorte que les autres semblent être ses disciples. Ils n’ont pas donné un enseignement original, distinct du sien. Mani marque bien l’identité de leurs enseignements. Ce sont les maîtres de l’Eglise gnostique qu’il n’a pas fondée, mais qu’il a répandue en Asie. On ne trouve pas dans son enseignement des caractères particuliers qui pourraient venir d’un Bouddhisme enseigné avant lui, tel qu’il nous apparaît aujourd’hui dans les livres sanscrits.

« Dans l’enseignement original de Mani, écrit Burkitt, je ne vois aucune trace assurée qui nous y fasse reconnaître le Bouddhisme comme élément constitutif. Bouddha est mentionné par Mani avec respect, comme il mentionne Platon et Hermès-Trismégiste ». Il est donc un maillon dans une chaîne de maîtres gnostiques successifs. Alfaric affirme que Mani n’a pas connu le Bouddha, mais seulement la Gnose de son temps.

Lorsque l’Eglise chrétienne, grecque ou nestorienne, acceptait le retour de manichéens convertis, elle leur imposait une formule d’abjuration par laquelle ils rejetaient l’enseignement de Scythianos, de Zaradès, de Bouddha et de Mani. Ces quatre personnages étaient donc considérés comme les chefs successifs d’une même religion. Il apparaît évident donc que le Bouddha dont parle Mani n’est autre que son prédécesseur Térébinthe.

La Troisième Homélie des manichéens nous raconte la Passion de Mani. C’est un démarquage systématique de la Passion du Christ et des récits de martyrs chrétiens. On ignore la date de sa mort. Il est arrêté par le roi Sassanide, jeté en prison où il meurt d’épuisement après quelque temps. Puis c’est 1’Ascension : Mani rejette son corps et monte avec la rapidité d’une flèche ou de l’éclair jusqu’à la sphère lunaire d’où il veillera sur son église. Comme pour la mort de Jésus, se produisent des phénomènes surnaturels : obscurcissement du ciel, tremblement de terre, grande voix qui se fait entendre, trouble des hommes qui tombent face contre terre. Le bruit de sa mort se répand dans la ville, les disciples se rassemblent à la porte de la prison et se lamentent. Trois saintes femmes viennent baiser le visage du mort et s’enfuient, par crainte du roi.

Il ne s’agit pas d’une crucifixion, bien que le mot soit employé : « crucifixion ou dârgidêh ». Mais il faut bien comprendre le sens de ce mot chez les gnostiques. La croix, pour les gnostiques, c’est le stauros, la limite qu’il faut franchir pour abandonner son corps de pourriture et remonter dans le Plérôme, le Grand Tout divin.

Le premier successeur de Mani, c’est Mar Sîsin, que les Grecs ont appelé Sisinnios. D’autres homélies nous racontent sa consécration par Mani emprisonné, son martyr, sa « crucifixion ». Lui aussi s’est nommé « le Bouddha », l’Illuminé. Son nom fut joint à ceux des autres premiers disciples de Mani, dans la célébration du Bêma, qui est l’anniversaire de sa mort : ce sont Thomas (probablement l’auteur de l’Evangile gnostique dit de Thomas), Addas ou Atto, en latin Adimants est le seul auquel on doive s’attacher » et c’est saint Augustin qui signale un ouvrage de ce dernier contre lequel il dut composer un traité. Rappelons que tous les successeurs de Mani se sont intitulés « Bouddha », c’est à dire « Illuminé ».

Ce long développement sur la vie de Mani, le Bouddha, est destiné à faire apparaître dans le récit de la vie du Bouddha, telle que nous la connaissons aujourd’hui, les emprunts considérables, les reprises presque textuelles des textes manichéens ou chrétiens auxquels vont s’ajouter au cours des siècles des légendes assez nombreuses pour défigurer la source première. Essayons de rétablir l’essentiel.

Le Bouddha s’appelle encore « Cakia-mouni », le moine de la caste des Cakias, donc des Scythes, le Maître venu d’Occident pour enseigner les peuples de l’Inde. Il sort de lignée royale, comme Mani qui se dit « Fils des Rois ». Il est conçu de sa mère Mâyâ Dêvî ; la femme du roi Couddhodana, qui a appris en songe qu’elle concevra son enfant sans le concours de son époux. Il est donc fils d’une vierge. Sa mère accouche appuyée sur un acacia dont les branches s’abaissent pour la recouvrir, épisode que l’on retrouve dans les évangiles apocryphes. Il sort de la hanche droite de sa mère, « beau, brillant, pur autant qu’une gemme (Mani) posée sur une fine mousseline de Bénares ». A sa naissance, une étoile se lève à l’ouest.

Tous ces faits sont empruntés à l’Evangile de l’Enfance et de Jacques qui sont d’origine gnostique. Notons que le titre de Mani est appliqué plusieurs fois dans les invocations qui lui sont adressées par les moines bouddhistes.

Un vieillard renommé pour sa sagesse, le riche Asita, vient, comme Siméon, saluer l’enfant et prédire sa haute destinée, en versant des larmes parce qu’il ne vivra pas assez longtemps pour en être témoin. Bouddha reçoit la révélation de sa mission sous le fameux ficus religiosa, le figuier qui joue le rôle si important dans les évangiles. Puis Bouddha jeûne pendant quarante neuf jours. Il subit la tentation de Mâra, le malin, qui lui proposa l’empire du monde, puis l’engage à entrer dans le Nirvana. Le Bouddha résiste et met en fuite les légions du Prince des Ténèbres. Il subit une transfiguration où son corps resplendit de lumière.

Plusieurs de ses récits sont incontestablement empruntés aux évangiles, par exemple le fils prodigue, l’aveugle-né, la femme de caste inférieure rencontrée à la fontaine. Puis il fait une entrée solennelle dans sa ville natale, Kapilavastou, dont il prédit la destruction prochaine. Ses disciples se groupent autour de lui. Un traître, Devadatta, se glisse dans leurs rangs. Au moment de sa mort, le soleil s’obscurcit, un météore tombe, l’orage éclate, le sol tremble et un vent de terreur passe sur la terre.

Voilà un récit qui « pose problème », comme on dit. Comment attribuer les scènes les plus importantes de la vie de Bouddha à un personnage qui aurait vécu plusieurs siècles avant l’ère chrétien­ne ? La chose est tellement invraisemblable qu’elle en paraît proprement impossible. Rappelons encore que cette hypothèse est construite sur le vide et ne repose sur aucune preuve.

Mais un examen plus attentif des ruines ensablées de l’Asie centrale va nous faire assister à la lente transformation des communautés manichéennes en monastères bouddhistes.

Sur la route de la soie

Le Bouddhisme est né au IIIe siècle de notre ère dans les royaumes gréco-scythes et parthes de la Bactriane, au nord-est de l’Inde. Saint Thomas avait évangélisé cette région. Mani y a enseigné sa doctrine gnostique et dès ce troisième siècle, le Bouddhisme se répand dans toute l’Asie centrale le long des deux routes de la soie qui relient cette région à la Chine, l’une en contournant le nord du désert central et du désert de Gobi, l’autre longeant au sud la chaîne de l’Himalaya et le Tibet.

Ce qu’il faut remarquer d’abord, c’est que les villes-étapes qui jalonnent ces deux routes contiennent des monastères construits dès cette époque. Le style, les ornements, les bas-reliefs, les peintures de ces bâtiments ont été retrouvés au XIXe siècle parmi les ruines. On remarque l’empreinte d’un art iranien, qui a subi l’influence grecque et romaine. Les artistes sont venues de Syrie. Le bouddha y conserve les caractères de l’art du Gandhara.

A Miran, au sud du Lobnor, un ancien sanctuaire bouddhique nous a livré des fresques dignes de Pompéi. Nous avons la surprise d’y découvrir un Bouddha accompagné de ses moines, de personnages imberbes coiffés du bonnet Phrygien, de génies ailés, de quadriges. Le nom du peintre est Tita. Le style est romain et syriaque : « Faut-il en conclure, dit Victor Goloubew, que le peintre est un artiste formé dans quelque atelier d’Antioche ou de Bactriane ? »

Les apôtres du Bouddhisme qui pénètrent en Chine sont des Parthes ou encore des Indo-scythes, de culture iranienne et grecque, venus de 1’Afganistan. La première communauté bouddhique installée à Lo-Yang (Ho-nan-fou), la capitale de l’Empire chinois a été fondée par un Parthe.

Des découvertes plus sensationnelles encore vont nous montrer dans un grand nombre de monastères bouddhique de l’Asie centrale les preuves de leur origine manichéenne.

M. Von le Coq, vers les années 1900, a parcouru la route de la soie au nord du désert, dans la région de Tourfan. Ce pays était occupé au VIIe et au VIIIe siècles par un peuple mêlé d’éléments scythes, iraniens et turcs, les Ouïgours. Leur capitale, Chotcho, appelées aujourd’hui Kao-Tchang ou Karakhoja, fut visitée par M. Von le Coq, qui allait de surprises en surprises.

Il y trouva une haute pyramide à trois étages, comprenant six niches qui abritaient jadis des Bouddhas peints et dorés. L’un d’eux gisait plus loin privé de sa tête. Von le Coq y remarqua les mêmes caractères que nous avons trouvés sur les monuments du Gandhara. Plus loin, vers le centre de la ville, une immense bâtisse composée de trois salles rectangulaires entourées d’une série de pièces plus petites et voûtées. Sur le mur de la pièce septentrionale, après avoir abattu un mur plus récent, apparut une fresque majestueuse : un grand prêtre debout, revêtu des ornements sacerdotaux, entouré de son clergé tout habillé de blanc. Chaque personnage porte son nom sur la poitrine, en caractères ouïgours, mais les noms sont iraniens. Le plus grand est Mani, le prophète suprême.

« Dans l’édifice à coupole de la partie sud, nous fîmes une horrible découverte », écrit Von le Coq, les mêmes personnages, dans leurs vêtements blancs, au naturel, non plus debout, en bel ordre de procession, mais couchés, entassés dans un effroyable désordre, un amoncellement d’une centaine de cadavres momifiés. Toute la communauté des moines bouddhiste surpris là par une mort violente, un massacre généralisé qui s’abattit sur eux. Von le Coq attribue ce massacre aux persécutions religieuses provoquées par les autorités chinoises.

Enfin plus loin, hors des remparts de la ville, une petite église nestorienne contenant des vestiges de peintures murales byzantines figurant un prêtre et d’autres personnages portant des rameaux. A l’intérieur de la ville, tous les écrits bouddhiques déchirés en petits morceaux qu’on aurait pu ramasser à la pelle. Dans cette même région, il trouva un autre sanctuaire contenant une bibliothèque de manuscrits manichéens irrémédiablement endommagés par les eaux boueuses du système d’irrigation et à l’entré de cette bibliothèque le cadavre d’un moine bouddhiste assassiné, resté enveloppé dans sa robe blanche taché de sang. Von le Coq déclarait à la fin de sa vie que c’était la plus sensationnelle découverte qu’il avait fait durant toute sa carrière de chercheur.

Continuons cette exploration, elle nous réserve encore des surprises extraordinaires. Le long de la route sud de la soie se trouve la ville chinoise de Touen-Houang, dans le Kan-Sou. C’est la « Cité des mille Bouddhas ». Elle contient un monastère bouddhique très bien conservé avec des salles peintes et sculptées dans le rocher. Dans l’une d’elles, deux chercheurs, Sir Aurel Stein et M. Pelliot, un Français, se firent ouvrir un placard muré dans lequel ils trouvèrent des milliers de manuscrits anciens que le bon moine était bien incapable de déchiffrer ! Au milieu des manuscrits bouddhiques, ils trouvèrent un grand nombre de manuscrits manichéens.

D’abord un « Catéchisme de la religion du Bouddha de Lumière, Mani », traduit de l’iranien en chinois en 731 sur ordre impérial. On y apprend que le « Bouddha de Lumière » est né au 8ème jour de la deuxième lune dans le royaume de Sou-Lin, qui désigne chez les chinois l’Asie occidentale, donc la Syrie ou la Babylonie, selon la traduction de M. Pelliot. Un autre fragment de ce même catéchisme, appelé fragment Stein, est reproduit dans des compilations chinoises du XVIIIe siècle où le Bouddha est appelé Mani.

Puis ils déchiffrèrent des manuscrits en pehlvi, en sogdien, en vieux turc, en ouïgour, en chinois où l’on prêchait la Religion « de la lumière, des Deux Principes et des Trois mouvements ». Un recueil d’hymnes et de prières avec leurs notations musicales, ce qui nous rappelle que les Manichéens, au dire de saint Augustin, aimaient beaucoup la musique. Un formulaire de Confession reconstitué fragment par fragment grâce aux découvertes de M. Radloff, identique à celui qui est pratiqué par les bouddhistes. Une règle de la communauté qui nous apprend quelles conditions doit remplir celui qui veut rentrer dans les ordres, comment doit être disposé le temple, etc. Un fragment d’Evangile apocryphe. Un autre fragment de la vie de Bouddha. Un « livre saint incomplet d’une Religion de la Perse » publié à Pékin et trouvé aussi à Touen-houang. C’est un traité manichéen datant de 900 environ. Recueil de morceaux choisis empruntés aux divers ouvrages de Mani lui-même, qui assis au milieu de ses fidèles, est censé répondre aux questions que lui pose son disciple préféré Atto ou Addas.

En présence d’une si prodigieuse découverte de manuscrits manichéens en grand nombre dans plusieurs monastères bouddhiques de l’Asie centrale, les historiens n’ont pas compris que l’enseignement de ces manuscrits était identique à celui des Bouddhistes, que le Bouddha dont ils suivaient les leçons, c’était Mani lui-même. Parce qu’il faut bien comprendre que jamais les disciples du Bouddha Mani ne sont appelés manichéens. C’est le terme qui leur fut appliqué par les historiens grecs et latins. Ils étaient seulement les Fils de la Lumière, les disciples du « Bouddha », le « Lumineux ».

Ces historiens, gênés par la certitude qu’ils avaient de l’existence d’un bouddhisme antérieur au Christianisme, ont essayé de raccrocher ces documents manichéens à la religion du Bouddha par l’idée d’un emprunt. Les manichéens, disent-ils, ont pratiqué un syncrétisme systématique. D’autres disent que le Bouddhisme semble avoir coexisté avec le Manichéisme chez les Ouïgours.

Henri-Charles Puech, dans son livre sur les Manichéens, nous dit qu’ils exploitent un rapprochement afin d’appliquer à Mani les textes bouddhiques, supposés antérieurs. Il précise que dans le « Catéchisme chinois », dit fragment Stein, dont nous avons parlé, s’entremêlent taoïsme, bouddhisme et manichéisme. En effet ce catéchisme chinois donne comme précurseurs à Mani, Lao-Tseu et Bouddha. Dans le fragment de Tourfan on a trouvé la succession des ancêtres de Mani et du Bouddha : « Liste des Prophètes de l’Humani­té : Sem, Shem, Enosch, Nicotée, Henoch, Jésus. »

« Mélange, Syncrétisme, Coexistence » ? Encore faudrait-il expliquer le pourquoi de cette rencontre entre ces deux systèmes religieux, le pourquoi de l’identité des personnages : moines bouddhistes ou manichéens ? Bouddha ou Mani ? Qui a emprunté à l’Au­tre ? Quand nous lisons par exemple les emprunts faits au christianisme dans la biographie du Bouddha, nous sommes bien obligés de penser que l’un a précédé l’autre.

Si nous voulions même examiner les choses de plus près, nous verrions que le Bouddhisme a fait un tri dans ses emprunts et nous nous apercevrions qu’il a rejeté du Christianisme les mêmes éléments qui ont déjà été rejetés par les Gnostiques manichéens : le culte de la Croix, la notion du Sacrifice, les Sacrements, etc. et que les emprunts qui lui sont parvenus, ont été copiés dans des Evangiles apocryphes et gnostiques…

En conclusion, il apparaît que le Bouddhisme de l’Asie centrale n’est pas venu de l’Inde, mais de la Perse et des royaumes scythes, ce qui laisse penser que le Bouddhisme a pénétré tardivement dans l’Inde et qu’il n’a pu s’y maintenir que très provisoirement, car il s’est heurté à l’hostilité déclarée des brahmanes. Nous y reviendrons.

De Mani au Bouddha

Mani avait des connaissances étendues en peinture et en sculpture grâce auxquelles il avait acquis une grande célébrité en Asie. Il parcourut l’Indoustan et le Turkestan. Un jour, ayant découvert dans le désert une montagne qui communiquait par une vaste caverne à une plaine délicieuse et qui n’avait alors d’autre issue, il y déposa secrètement des vivres pour un an. Il annonça alors à ses disciples qu’il allait monter au ciel, d’où il redescendrait après une année révolue pour leur apporter les ordres de Dieu, qu’il leur apparaîtrait alors près de la caverne dont il leur donna l’emplacement. Il s’y retira donc et y vécut pendant un an, occupé uniquement à peindre et à graver des figures extraordinaires sur une planche appelée ertanki-many.

A l’époque convenue, il reparut aux environ de la caverne où l’attendaient ses disciples. Il leur montra les planches qu’il avait réuni en un volume et leur affirma que ce gros bouquin venait du ciel. Tout le Turkestan embrassa sa Religion de la Lumière. Les communautés manichéennes se répandirent dans les royaumes de l’Asie Centrale, sous la protection des rois Parthes et Scythes. Elles établirent des « Eglises-monastères », sous la direction des successeurs de Mani, les Bouddha, les Sârâvan, les Imam, chefs suprêmes de l’Eglise. Lui-même, Mani, après sa « Crucifixion », est remonté jusqu’à la « Colonne de Lumière », puis à la Lune et au Soleil pour aboutir au « Pays du Repos et de la Joie », le « Nirvana », « l’Eternel royaume de la Lumière » qui est sa patrie retrouvée. Il est « le Sceau des Prophètes » et « l’Apôtre de la dernière génération ». Toutes ces expressions se retrouvent dans les manuscrits découverts à Tourfan.

Au cours de ses études sur le Manichéisme. Charles-Henri Puech s’est rapproché peu à peu des conclusions que nous avons exposées. Il a bien noté, par exemple, que le temple bouddhiste de Bézéklik, situé près de Tourfan, était « incontestablement manichéen ». Il aurait pu l’affirmer de tous les autres temples de l’Asie Centrale.

Au cours de ses études sur les liturgies manichéennes, Puech a également remarqué progressivement leurs rapports avec les rites bouddhiques. Il les a rattachés à l’enseignement de Mani.

En effet, nous savons que les Gnostiques, et donc les Manichéens, enseignent que le Cosmos est animé par un principe universel, l’Ame du Monde ou Lumière Divine ; que cette âme lumineuse parcourt l’ensemble des êtres qui constituent le Monde et donne vie aux plantes, aux animaux. Chaque être vivant contient, enfermé en lui, une parcelle lumineuse de l’Ame Universelle.

Chacun d’eux est donc sensible à la douleur et au plaisir. Cueillir un fruit, couper un légume, tailler un arbre, égorger un animal sont de véritables meurtres. L’agriculture, l’élevage sont criminels. De même le mariage et la génération sont condamnés, car ils aboutissent à enfermer des parcelles lumineuses, les meilleurs portions de la divinité universelle, dans des corps qui les retiennent captives.

Cette idée extravagante, mais logique dans son absurdité, est, avec la réincarnation, commune aux gnostiques, aux manichéens et aux Bouddhistes, leurs successeurs et héritiers.

A partir de là, on doit comprendre l’attitude du moine bouddhiste, accroupi à terre, son bol de nourriture à la main.

Les « Elus », les « purs », les « cathares » prennent leur repas en commun, une fois par jour. Avant de manger, ils se retirent à l’écart et adressent aux aliments cette prière : « Ce n’est pas moi qui vous ai moissonné, qui vous ai moulu ; je ne vous ai point pétri, je ne vous ai point fait cuire. Ainsi je suis innocent de tous les maux que vous avez souffert. » Ils se tiennent debout ou assis, leur bol de nourriture, vase sacré, à la main, puis selon un cérémonial bien réglé, ils commencent à manger. Ils prétendent que, pendant la digestion, l’âme divine enfermée dans la matière, se délivre et s’envole de leur estomac pour remonter au ciel et se réunir à sa source. Ainsi croient-ils tirer des ténèbres de la matière le Dieu-Lumière prisonnier. Leur manducation est un acte sacré. Puis ils accordent le pardon au catéchumène charitable qui a bien voulu leur préparer leur pitance. L’aumône alimentaire est en effet une offrande sainte.

Charles-Henri Puech a également comparé le manuel de confession des moines bouddhistes avec les manuscrits découverts en Asie Centrale. Il en a conclu qu’ils étaient « calqués sur le même modèle ». Les « Elus » manichéens faisaient aveu de leurs péchés devant leurs frères assemblés tous les lundis. Les moines bouddhistes le font tous les quinze jours, selon le même formulaire, avec récitation du Pâtimokka. En fait, les fautes des moines se ramènent toutes au refus de la Lumière et de la Connaissance (de la Gnose !).

Enfin la position accroupie du moins s’explique par le désir de prendre la position de l’enfant dans le sein de sa mère. Il s’agit de se recueillir en soi-même pour se préparer au retour dans la terre originelle, dans l’utérus primitif d’où sont sortis tous les êtres, de manière à hâter la mort qui délivrera l’âme lumineuse enclose dans la matière du corps.

Nous comprenons bien ainsi que les principaux rites de la liturgie bouddhistes ne prennent un sens intelligible que si on se réfère à l’enseignement de Mani.

Le Bouddhisme Tibétain

Second emprunt au Christianisme. Le Père Hue, au cours de son voyage dans la Tartari, le Tibet et la Chine, n’a pas été peu surpris de rencontrer dans le culte des Lamas, la crosse, la mitre, la dalmatique, la chape, le flagellum, la bénédiction donnée en étendant la main sur la tête des fidèles, un service à deux choeurs avec sermon, psalmodie, litanies, génuflexions, le culte des reliques, l’emploi de l’eau bénite, des exorcismes, le rosaire, la sonnette, les cloches, l’encensoir, des autels décorés avec des fleurs, des images, par exemple une femme portant une couronne sur la tête et un enfant dans ses bras, foulant même aux pied un dragon.

Il a reconnu également une description figurée d’un vrai purgatoire où des démons tourmentent les défunts dans des cercles qui rappellent l’Enfer de Dante (encore une autre source de Dante ! Après Ibn Arabi, les Bouddhistes !), des processions à l’intérieur et à l’extérieur des temples. Les moines subissent un noviciat, puis reçoivent une ordination ; ils font vœu d’obéissance, de chasteté et de pauvreté. Ils pratiquent la confession, se rasent la tête et vivent dans des monastères sous la direction de supérieurs. Il existe également des couvents de femmes. A la tête de l’Eglise se trouve un Pape, le Dalaï-Lama, assisté de cardinaux, les Tchoutouktous.

Le Père Hue nous explique que ces adaptations se sont faites directement sur l’Eglise romaine, à la suite de relations qui s’établirent au XIIIe siècle entre l’Empire Mongol et les chrétiens d’Occident. L’auteur de ces emprunts serait ce Tsong-Khapa, qui fut peut-être même le véritable fondateur du Lamaïsme.

La ressemblance entre les rites chrétiens et bouddhistes a été signalée à cette époque, au XIIIe siècle, par Guillaume de Rubrouck qui visita les états du Grand Khan. Il établit nettement la différence entre les Sarrasins, les Nestoriens et les idolâtres, c’est-à-dire les Bouddhistes. Pénétrant dans un temple bouddhique des Ouïgours, il s’écrit : « Quand j’entrai dans leur temple, il me sembla voir des prêtres francs !

Le culte de Krishna

Troisième emprunt au Christianisme : le culte de Krishna.

Le Bouddhisme a aussi pénétré fort avant dans l’Inde au cours du Haut Moyen-Age. Or Bouddha condamnait les castes. Il proclamait l’égalité de tous les hommes ; ils accueillait également le prince et le paria : « Le Brahmane, ô disciple, est né d’une femme, tout comme le tchandala, le dernier des humains, à qui il ferme les portes du salut. »

Les Brahmanes opposèrent d’abord au Bouddhisme envahissant le culte sensuel et joyeux de Vischnou, déjà très répandu et le rendirent plus populaire encore en identifiant le dieu avec le héros fameux des grandes guerres, Krishna. Dans le Rig-Veda, Krishna signifie « noir » et désigne les démons, ennemis d’Indra (le Zeus indien). Puis Krishna fut représenté comme le héros des grandes guerres pour symboliser de nouveau et rendre populaire la religion des Brahmanes, menacée par l’invasion du Bouddhisme. Par ce choix, les brahmanes essayèrent de gagner à leur caste la caste des Kshatriyas, les guerriers et les rois. Plus tard, pour ramener à eux les bouddhistes, ils admirent Bouddha dans le Panthéon indou comme un dernier avatar de Vichnou.

Puis ils envoyèrent leurs sages en Occident étudier la doctrine chrétienne, ainsi que le note Mahâbharata. Cette connaissance du Christianisme leur fournit de nouvelles conceptions religieuses qui leur parurent bonnes pour enrayer les progrès du bouddhisme et du christianisme.

Utilisant la ressemblance des noms Krishna et du Christ, ils composèrent la Baghavad-Gita. Ce mythe de Krishna prit tout son développement au cours du Moyen-Age, depuis le XIIIe siècle jusqu’au XVIIIe de notre ère. Les Pourânas sont les livres religieux qui décrivent les cérémonies et les rites des fêtes destinées à célébrer la naissance de Krishna. On y montre Krishna naissant, porté sur le sein de sa mère, dans une cabane de bergers, entouré de pasteurs, puis le voyage de Nanda et de son épouse Mathura pour payer le tribu, la présence des boeufs et autres animaux domestiques dans la cabane de naissance, la guérison de la bossue, Koubja qui avait répandu du parfum sur la tête de Krishna ; puis on y ajoute quelques épisodes empruntés à la fuite de Bethléem, au massacre des innocents, aux miracles de l’enfance, une tentation, une transfiguration.

Les Brahmanes, en introduisant ce culte de Krishna, ont popularisé la théorie des réincarnations divines. Krishna, c’est le dieu suprême qui s’incarne d’âge en âge « chaque fois que la religion périclite et que l’impiété triomphe ». Après son enseignement, il périt de mort violente, abandonné par les siens.

Il place au dessus de la science et de l’ascétisme, la « Bhakti », l’amour. Mais son enseignement est faussé dans un sens panthéiste par la Bhagavad-Gita. Jésus-Christ avait dit : « Je suis la Voie, la Vérité, la Vie ». Krishna traduit : « Je suis la vie de tous les êtres (donc l’Ame universelle du Monde), le support du monde, sa voie, son refuge ».

Jésus-Christ avait dit : « Je suis l’alpha et l’oméga ». Krishna traduit : je suis le commencement, le milieu, la fin des choses, l’immortalité et la mort », (formule panthéiste).

Jésus-Christ avait dit : « Je sais d’où je viens et où je vais. Mais vous, vous ne savez ni d’où je viens ni où je vais ». Krishna traduit : « j’ai passé par bien des naissances (métempsycose), toi aussi. Je les connais toutes, tu ne les connais point. »

Krishna enseigne le respect des castes et l’absorption finale dans la Divinité ! On voit par là que les Brahmanes en rejetant le Bouddhisme, en avaient conservé l’essentiel ; le panthéisme et la réincarnation, l’absorption finale dans le Néant, le Nirvana.

Déjà les spécialistes de l’Inde avaient rapproché au siècle dernier les monuments de l’Inde et l’iconographie chrétienne. Ils avaient constaté les nombreux emprunts faits par l’Inde à l’Occident Chrétien.

Le grand indianiste Albrecht Weber avait noté dans son histoire de la littérature sanscrite : « le culte de Krishna comme Dieu s’est complété sous une influence chrétienne ».

Anaélo de Gubernatis, indianiste italien, écrivait lui aus­si : « Dans la mythologie brahmanique c’est une des plus belles transformations de la divinité à laquelle a pu contribuer la connaissance du Christ parvenue jusqu’à l’Inde et qui me paraît, comme à Weber, avoir fourni à Krishna, avec une partie de sa doctrine, différents épisodes de sa vie ». (« Encyclopédia indiana »).

On le voit, les vrais savants vont chercher l’imitation en Inde. C’est l’Inde qui a copié l’Evangile et non le contraire. Krishna est une invention moderne due au souci que les brahmanes ont pris de récupérer Bouddha et Jésus-Christ pour rester maîtres des basses castes, attirés par l’enseignement des missionnaires.

Enfin on a prétendu récemment que les Hindous connaissaient la Trinité. Or cette conception est tardive chez les brahmanes ; elle remonte seulement aux Pourânas, écrits au cours du Moyen-Age, et « imités du dogme chrétien défiguré » comme le dit très exactement Angélo de Gubernatis. Ils ont admis Vishnou et Civa dans un groupe suprême où ils ont introduit leur Brahma. Ils enseignèrent à leurs disciples que ces trois noms ne désignent que des formes ou manières d’être de la divinité. Ils ont employé le mot de Trimoûrti, « triple forme ». C’est un vocable récent, moderne, destiné à donner une couleur savante et occidentale à leur enseignement.

Un monde assis à l’ombre de la mort

Par tout l’exposé qui précède nous voyons bien que l’Asie a reçu son inspiration religieuse du Christianisme, mais d’un Christianisme défiguré par la Gnose manichéenne.

René Grousset, par exemple, dans son « Bilan de l’Histoire » a tout à fait raison de montrer les interférences nombreuses et suggestives entre l’art des paroles attribuées au Bouddha qui semblent inspirées des Evangiles : « Faire un peu de bien vaut mieux qu’accomplir des œuvres difficiles. Si on voulait comprendre le fruit des aumônes, on ne mangerait pas sa dernière bouchée de nourriture sans en avoir donné. L’homme parfait n’est rien, s’il ne se répand pas en bienfaits sur les créatures, s’il ne console les abandonnés. Ma doctrine est une doctrine de miséricorde, c’est pourquoi les heureux du monde la trouvent difficile. Il y a un sacrifice plus aisé que le lait, l’huile, et le miel, c’est l’aumône. Au lieu d’immoler les animaux, laissez-les aller… »

Mais nous ne pouvons suivre René Grousset, quand il nous explique que ces paroles sont « par avance évangéliques » et qu’elles marquent « une position d’attente, en pressentiment de la charité chrétienne ». Si nous pouvons affirmer que le Bouddha, l’Illuminé, n’est autre que Mani, il est bien évident que son enseignement est inspiré en partie par les Evangiles.

L’Appel de Jésus-Christ a été entendu jusqu’au fond de la Chine. On lit dans « l’histoire universelle » de Cantu que Confucius lui-même dit à un ministre de l’Empereur de Chine : « J’ai appris que dans le pays d’Occident il naîtra un homme saint qui, sans exercer aucune charge de gouvernement, empêchera les discordes, sans parler, il attirera une confiance universelle, sans opérer de bouleversements, il produira un océan d’actions. Personne ne peut dire son nom, mais j’ai entendu dire de celui-là qu’il sera le véritable saint. »

Conformément à cette croyance et soixante cinq ans après la naissance du Christ, l’empereur Ming-Ti, frappé par les paroles de Confucius, envoya deux grands de son empire en Occident, avec ordre de ne point revenir qu’ils n’eussent trouvé le Saint que le ciel avait fait connaître et qu’ils n’eussent appris la loi qu’il enseignait.

Malheureusement les envoyés, effrayés des périls et des fatigues du voyage, s’arrêtèrent aux Indes, s’instruisirent de la religion Bouddhique et en rapportèrent la statue de son fondateur sous le nom de Fa. C’est ainsi que s’introduisit le Bouddhisme en Chine.

Ainsi donc et si l’on peut accorder une part de vérité à cette légende, l’enseignement du Bouddha s’est substitué à celui de Jésus-Christ dans toute l’Asie. Or le Bouddha enseignait une Gnose dualiste et panthéiste. Un missionnaire du siècle dernier, le Père Leboucq, résume ainsi l’enseignement oral de Confucius :

1° – Dieu est l’être des êtres, le principe universel, la tige de tout ce qui existe. C’est la Grande Ame de l’Univers. Il préside à l’harmonie du monde.

2° – « L’âme humaine et ses facultés intellectuelles sont un écoulement de la grande âme, de l’âme universelle.

3° – La mort est une séparation, une décomposition des deux substances que l’Etre des êtres a unies à l’homme. La substance matérielle retombe dans la masse des êtres physiques. La substance spirituelle remonte auprès du Grand Etre et se réunit à lui. »

Les disciples de Confucius vont mettre par écrit l’enseignement de leur maître et c’est le Taoïsme. Le Tao, c’est-à-dire la Voie, est une sorte de puissance impersonnelle, indéfinissable, indifférente et vide, qui est répandue partout et qui est considérée « comme le principe immanent de l’universelle spontanéité », nous dit Marcel Granet dans son livre sur la « Pensée chinoise ».

L’homme doit s’unir à cette puissance pour posséder à la fois le savoir et le pouvoir et jouir d’une longue vie. Il y parviendra en se plongeant dans la Nature, en fuyant les contraintes sociales, en se détournant des stériles agitations du monde, en évitant tout attachement aux êtres et aux choses, enfin et surtout en ayant recours à l’extase que lui procure « un judicieux entraînement et qui peut seul conserver intacte en lui l’essence de la vie ». Cette extase lui vaut « dans une lumière diffuse qui est celle de l’aube, la vision d’une indépendance solitaire. « Il entre dans ce qui n’est ni le vivre ni le mourir », « laissant tomber corps et membres, bannissant audition et vision, se séparant de toute apparence corporelle et éliminant toute science », « il s’unit à ce qui pénètre tout et donne sa continuité à l’univers ». Il adhère à Tao. C’est l’union mystique avec un infini immanent.

On reconnaît dans cette doctrine à la fois la Gnose des premiers siècles, le yoga et le nirvana des bouddhistes.

Un docteur bouddhiste, Bodhidarma avait pendant dix ans enseigné la Chine vers l’an 535 de notre ère. En 1050 parut en Chine sous la signature d’un moine bouddhiste, « le Fondement de la Religion » qui développait la pensée courante dans le Bouddhisme chinois que Bouddha, Lao-Tseu et Confucius n’ont prêché qu’une seule et même doctrine. On plaçait alors dans les temples bouddhiques les statues de Confucius et de Lao-Tseu à côté de celle du Bouddha, Lao-Tseu à sa gauche, qui est la place d’honneur en Chine et Confucius à sa droite.

Puis le Bouddhisme chinois pénétra au Tibet où il devint le Lamaïsme ; il se répandit en Mongolie, puis dans le Nord de la Chine, en Corée et de là au Japon. Grâce à Shinto, il se transforma et s’adapta « à l’affirmation du monde ». Shinto est comme le Luther du Bouddhisme. Il nie l’utilité des œuvres pour obtenir le salut, il rejette les pèlerinages, la pénitence, le jeûne, le célibat des prêtres, des moines et des nones. Les missionnaires jésuites qui pénétrèrent au Japon vers le milieu du XVIe siècle remarquèrent aussitôt la parenté spirituelle du Shintoïsme avec 1’hérésie luthérienne.

Cette invasion de Gnose bouddhique fut une catastrophe pour l’Asie. Le cycle des transmigrations – naître, souffrir, renaître pour éternellement souffrir et plonger dans le néant – fut comme une tunique de Nessus imposée au monde asiatique. René Grousset a raison d’en montrer le caractère suicidaire. Il aboutit à la disparition de la personnalité dans une totale vacuité, dans l’évanescence du Nirvana. La pratique du Yoga, le « Joug », implique une « fusion » avec le principe suprême, avec l’âme cosmique. C’est un ascétisme dépersonnalisant, qui provoqua une foule d’abus sociaux et les pratiques de la magie la plus absurde.

La métempsychose n’a rien à voir avec la foi en un Dieu charitable et sauveur. C’est plutôt un instrument de terreur. Elle fait peser sur des millions d’êtres l’effroyable fatalité dont elle enténébra le monde antique. Au cours de la réincarnation, le salut n’est qu’apparent, parce que au terme, il n’y a plus rien, plus d’homme, plus d’amour, qu’un océan sans rives. La résorption finale dans le Grand-Tout – Plérôme, dans le Nirvana, qui en est la traduction en sanscrit est le triomphe du Néant sur l’Etre. Cela ne valait pas la peine de commencer le jeu du monde et de l’homme s’il fallait s’anéantir encore et recommencer sans cesse la même danse en rond. Il était inutile de faire de l’être si c’était pour l’amener au « non-être ». Il n’y a que le démon pour s’intéresser à ces choses-là

La pénétration gnostique en Asie, sous sa forme bouddhiste, n’a pas rencontré une résistance énergique et soutenue de la part des esprits sensés. Parfois cependant on note des réactions intelligentes et pleines de bon sens contre cette dépersonnalisation des individus. Le pieux lettré confucéen, Fou-Yi, avait le bouddhisme en horreur. En 626 de notre ère, il remettait à l’Empereur Li-Yuan un mémoire où il énumérait ses griefs :

« La doctrine du Bouddha, écrit-il, est remplie d’extravagances et d’absurdités. La fidélité des sujets à leur prince et la piété filiale sont des devoirs que cette secte ne reconnaît point. Ses disciples passent leur vie dans l’oisiveté, sans se donner aucune peine. S’ils portent un habit différent du nôtre, c’est pour se délivrer de tout souci. Par leurs rêveries, ils font courir les simples après une félicité chimérique et leur inspirent du mépris pour nos lois et les sages instructions des anciens. Cette secte, ajoute-il, compte aujourd’hui plus de cent mille bonzes et autant de bonzesses qui vivent dans le célibat. Il serait de l’intérêt de l’état de les obliger à se marier ensemble… Actuellement ces gens-là sont à la charge de la société, par leur oisiveté, ils vivent à ses dépens. En les rendant membres de cette même société, on les ferait concourir au bien général et ils cesseraient d’enlever à l’Etat des bras qui doivent servir à sa défense. »

Voilà une diatribe sévère et en partie justifiée. Si on écarte les soucis politiques qui animent Fou-Yi, on s’aperçoit que les reproches fondamentaux qu’il adresse aux Bouddhistes sont identiques aux reproches que feront, en Occident, quelques siècles plus tard, les inquisiteurs aux Albigeois. En effet, les Albigeois étaient les héritiers des Manichéens, comme les Bouddhistes en Orient. On leur reprochait le refus du serment, le refus de la vie et de la procréation, le désir de s’évader du monde pour rejoindre le Plérôme. Des deux côtés, des Principes identiques ont provoqué des attitudes devant la vie et des pratiques similaires, différenciées seulement par les circonstances et les contingences propres à chacun de ces deux mondes.

Enfin, il est intéressant d’étudier la reprise de contact entre l’Occident chrétien et l’Orient bouddhiste, au XVIe siècle, lors de l’arrivée des missionnaires catholiques en Asie. Cette rencontre provoqua deux réactions importantes. D’abord un grand étonnement à la vue des pratiques religieuses qui semblaient calquées sur la liturgie chrétienne. Ensuite une évangélisation difficile et audacieuse lorsque ces missionnaires, surtout les Jésuites, eurent compris la perversité intrinsèque des doctrines.

Saint François Xavier attendait à Singapour un bateau pour évangéliser le Japon. Il avait baptisé un japonais nommé Hanjiro sous le nom de Paul. Celui-ci lui expliqua que dans son pays on pratiquait déjà la religion chrétienne. Il y avait des moines célibataires, vivant dans des couvents, jeûnant fréquemment et priant la nuit. Ils parlaient entre eux une langue inconnue du peuple, croyaient en un Dieu unique, obéissaient à un abbé, menaient une vie édifiante. Ils enseignaient l’enfer, le purgatoire, le ciel et vénéraient de nombreux saints, les priants d’intervenir auprès du Dieu unique et tout puissant, comme le font les chrétiens.

François Xavier écrit : « D’après la communication que m’a faite Paul, la Chine, le Japon, la Tartarie obéissent à une loi religieuse commune qu’on enseigne dans une ville nommée Chynopinquo. Paul n’entend pas la langue dans laquelle est rédigée cette loi religieuse : c’est, dit-il, une langue qui, comme chez nous le latin, ne sert que pour la rédaction des livres sacrés. Il n’a pas pu me donner d’autres éclaircissements sur le contenu de ces livres. »

Il s’agissait du Bouddhisme et cette langue était le sanscrit. François Xavier en conclut que ces pays avaient sans doute été évangélisés dans un lointain passé et se demanda si la foi des Japonais n’était une sorte de Christianisme altéré par des traditions païennes. Sur le conseil d’Hanjiro, il désigna Dieu du nom connu au Japon de « Dainitshi », qui veut dire « créateur de toutes choses. »

Les bonzes, satisfaits, déclarèrent que le Dieu des « Barbares du Sud » n’était autre que leur propre Dieu et que le christianisme était une secte bouddhiste ! Entre vous et nous, disaient-ils à Xavier, il n’y a que la différence du langage ; notre foi est la même. Ils accueillirent ce « frère étranger » de la façon la plus aimable, l’invitèrent dans leurs couvents où ils lui firent des réceptions solennelles. Quelques bonzes passèrent au Christianisme et se firent baptiser par Xavier.

Dangereuse illusion : les ressemblances du culte et de la liturgie cachaient l’opposition fondamentale qui existera toujours entre la vraie foi chrétienne et sa contrefaçon satanique, la Gnose panthéiste.

C’est ce qu’avait bien compris un autre jésuite, le Père de Nobili (1577-1650), qui, au siècle suivant, s’efforça de reconquérir les brahmanes des Indes au Christianisme. Pour ce faire, il se présenta lui-même en brahmane, adoptant leur costume et leurs manières de vivre, étudiant leurs livres et déchiffrant le sanscrit.

Le Père de Nobili, religieux romain, formé par la scolastique la plus traditionnelle, nous raconte comment il entra en contact avec les premiers brahmanes qui vinrent lui rendre visite et nous livre le dialogue admirable qu’il entreprit avec eux. Sa première conquête « fut un homme distingué par sa noblesse et ses talents, déjà promu au grade de gourou (prêtre indou)… Je disputait avec lui pendant vingt jours, quatre ou cinq heures par jour ».

Le Père de Nobili développe pour ses supérieurs romains les différentes étapes de son dialogue :

« Le premier jour, la conversation roula sur deux points : la multitude des Dieux et la création. Je convainquis facilement mon docteur de l’unité de Dieu par les arguments tirés de la perfection et de l’indépendance absolue de nature divine. Quant à la création, j’eus plus de peine. Les savants de ce pays, partant du principe que rien ne se fait de rien, admettent trois choses éternelles : Padi, Pajou, Passam (sanscrit : pali, pasu, pasâm). Padi est Dieu, Pajou est la matière dont Dieu produisit les âmes, Passam est la matière dont il forma les corps.

Je lui opposai les arguments ordinaires de la philosophie pour prouver que si Pajou n’était pas créé, il serait Dieu ; puis je montrai que si Padi ne pouvait pas créer ou tirer du néant, il n’était pas tout puissant et que par conséquent, il n’était pas Dieu, puisque son action, semblable à celle des causes secondes, se bornait à modifier les formes. Je développai cet argument par des applications et des comparaisons et il demeura convaincu.

« Le second jour, nous parlâmes de la transmigration des âmes. Il s’appuyait fortement sur la variété des conditions des hommes qui ne peut s’expliquer, disait-il, qu’en admettant des mérites et des démérites antérieurs à la vie présente. Il disait, avec les platoniciens, que l’âme n’est point la forme du corps, mais qu’elle s’y trouve enfermée comme l’oiseau dans une cage ou le poussin dans la coque de l’oeuf.

Je répondis :

1° – que le corps et l’âme constituent un composé qui est l’homme, qui vit, se modifie, opère de manière que ses actions ne sont, ni du corps seul, ni de l’âme seule, tandis que l’oiseau et la cage n’ont entre eux aucun rapport naturel (« Quand un homme habite dans une maison, la maison grandit-elle avec lui ? »)

2° – que le péché, ayant une malice infinie, la différence des conditions et les misères passagères de la vie ne peuvent pas par elles-mêmes être l’expiation du péché.

3° – que les différences entre les hommes, riches ou pauvres, brahmes ou parias, joyeux ou tristes, heureux ou malheureux, proviennent des causes secondes dont Dieu n’est pas obligé de suspendre l’action, qu’il veut nous montrer par là combien sont méprisables les grandeurs, les richesses et les jouissances de ce monde, en comparaison de celles qu’il nous réserve dans l’autre et que nous méritions par le bon usage des biens et par la patiente dans les maux.

« J’ajoutai que, dans toute société bien réglée, il fallait une subordination ; si tous étaient rois, ce seraient des fantômes de rois, sans sujets, des généraux sans soldats. Dans le corps humain, si tous les membres étaient la tête, quel monstre ! Enfin je conclus par un argument ad hominem : vous dites que Dieu tira le premier brahme de sa tête, le premier rajah de ses épaules, le premier paria de ses pieds, etc. Or, le premier brahme, le premier rajah, le premier paria ne pouvaient avoir aucun mérite ou démérite antérieur à leur première production, donc, etc. J’omets toutes les autres discussions dont le récit trop long vous fatiguerait. Après vingt jours de dispute, le gourou s’avoua vaincu, se fit pleinement instruire des vérités de la religion, reçut le baptême et prit le nom d’Albert. Cette première conversation en amena beaucoup d’autres… »

Ce dialogue est très intéressant. Quand l’intelligence humaine n’est plus reliée au réel par le bon sens, quand elle n’est plus ou pas encore perfectionnée et consolidée par la révélation chrétienne, elle penche, comme par un déficience naturelle, mais que nous appelons satanique, vers le panthéisme. En effet, lorsqu’il s’agit de saisir le sens ultime de la nature, du monde, des choses qui nous entourent et de notre place à l’intérieur de ce monde, notre esprit n’a pas beaucoup de solutions de rechange en dehors de la Vérité. Ce qui fait que toutes les hérésies se ressemblent et leur point commun est la Gnose panthéiste.

Le Père de Nobili n’avait pas de peine à retrouver aux Indes dans la bouche d’un Brahmane, toutes les erreurs que ses études de scolastique lui avaient appris à réfuter chez les hérétiques d’Occident : l’idée d’un dieu démiurge et fabricateur, tirant les formes des êtres d’une matière pré-existente ; c’est la thèse de nos modernes évolutionnistes ; l’idée d’une âme divine emprisonnée dans une carapace f la cage d’un oiseau ou la coque du poussin ; c’est encore ce qu’enseignent aujourd’hui nos ésotéristes qui se disent chrétiens ; l’idée que la naissance est l’expiation d’une faute antérieure dans le monde divin ; c’est la base de la croyance à la transmigration des âmes.

Le Père de Nobili a retrouvé aux Indes la Philosophie de Platon. Il le dit lui-même. Mais s’il avait su que Mani citait parmi les sources de son enseignement Platon et Hermès Trismégiste et qu’il était le vrai Bouddha, il n’aurait pas été étonné du tout de retrouver Platon à travers la doctrine des Bouddhistes.

Enfin le Père de Nobili, au cours de ses recherches sur les origines de la religion indoue, a noté le vague souvenir d’une révélation chrétienne engloutie sous les élucubrations des brahma­nes :

« Une chose qui m’aide beaucoup à faire des conversions, écrit-il, c’est la connaissance que j’ai de leurs livres les plus secrets. J’y trouve constaté qu’on possédait anciennement dans ce pays quatre lois ou vedams, que trois de ces lois sont celles que les brahmes enseignent encore aujourd’hui, que la quatrième était de l’âme. Or, ajoutaient-ils, cette quatrième loi s’est confondue en partie avec les trois premières, mais la plus grande partie s’est perdue entièrement, et jamais il ne s’est trouvé un homme assez savant et assez saint pour la retrouver. Ils assurent de plus, et ceci est pareillement écrit dans les mêmes livres, qu’aucune de ces trois lois qui restent ne peut donner le salut et de là quelques-uns en concluent qu’il n’y a pas de salut à attendre, d’autres en infèrent qu’il n’y a pas de vie future. »

Une gnose aller-retour

La Franc-Maçonnerie, avons-nous dit, est la « congrégation militante de la Gnose ». Elle se réclame de Mani, son grand ancêtre. Elle a conservé des symboles manichéens. Les frères s’appellent entre eux les « Fils de la veuve ». L’acacia est un autre symbole maçon­nique ; or il joue un rôle important dans la vie de Mani et du Bouddha. L’Abbé Augustin Barruel a développé ce point dans ses « Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme ». C’est pourquoi nous n’insisterons pas là dessus. Mais il était bien tentant de réactualiser la Gnose dans notre monde occidental par des emprunts aux enseignements religieux de l’Asie. C’est ce que nous avons appelé « l’Indouïsme occidentalisé ».

Par un instinct très sûr, les Franc-Maçons ont bien conçu au cours de leurs études sur le Bouddhisme, le Brahmanisme et les thèmes de la pensée orientale, leurs propres principes. Quelle bonne occasion de nous les rendre plus vénérables ! Depuis le début du siècle dernier, les modes orientales ont envahi l’occident. Notons les étapes de cette nouvelle conquête, qui n’est en fait qu’un retour à la Gnose éternelle.

Elle est lancée, au début du XIX » siècle par les Franc-Maçons illuminés qui se convertissent au Catholicisme, disent-ils, en fait à la Gnose orientale. Ils sont à la source du Romantisme Français, comme nous l’avons montré dans une étude précédente.

Goerres, un ancien jacobin fanatique, se convertit à la foi nouvelle. D’accord avec la science, dit-il ; les Germains deviendront les brahmanes et les sauveurs de l’Europe. Goerres cherche dans tous les peuples de l’antiquité les traces d’une révélation primitive et les trouve en Asie. Il publie en 1809, une « Histoire des mythes du monde asiatique ». Il annonce la naissance d’une religion germanique, mélange de science moderne, de catholicisme et de protestantisme.

Son ami, Armin, écrit à Clément Brentano, l’auteur réel des visions d’Anne-Catherine Emmerich : « Quel miracle que Goerres, venu de si loin, se voit si rapidement converti ! » Mais il s’agit d’une conversion à un Germanisme indo-européen. On aperçoit déjà chez lui les premiers éléments de ce qui sera plus tard le Nazisme. Goerres est imprégné de platonisme et de panthéisme, il suit Jacob Boehme, Novalis et Frédéric Schlegel qui rêvent de fonder une religion universelle comprenant et achevant toutes les autres.

Un autre semeur d’idées orientales en France, c’est le Baron d’Eckstein, un juif suédois converti au Catholicisme. Mais il faut voir quel Catholicisme ! Il avait reçu une formation occultiste chez le duc Pierre d’Oldenbourg, frère de l’ancienne reine de suède, qui lui enseigna la Cabbale, la nécromancie et l’art de conjurer les esprits. Puis il adhéra aux groupes d’Illuminés de Weisshaupt, encore très actifs, même après l’échec de la Révolution Française, puis aux jeunes terroristes du « Tugenboud ».

Il entreprend d’enseigner la France. Pour cela, à l’imitation de son ami Goerres qui avait fondé en Allemagne un journal, le « Katholik », il fonde aussi en France le « Catholique ». « Ce recueil, écrivait en 1827, le « Globe », journal libéral, est comme un canal ouvert de l’Allemagne à la France. Il peut nous amener des idées, des vues, des questions, des matériaux, dont, avec l’esprit qui nous est propre, nous saurons tirer parti. L’Allemagne est une mine que nous ne connaissons point assez, où nous ne prenons pas assez. Elle renferme des trésors d’érudition et de science que nous devons tâcher d’exploiter. »

Son ami, Goerres, s’écrie avec ravissement : « C’est donc le plus authentique esprit allemand qui se trouve ici transplanté en France. Le « Catholique » est issu des écoles allemandes, il a fait ses études auprès des maîtres allemands, il s’est assimilé leurs caractéristiques et c’est avec leur mentalité qu’il traite les objets dont il s’occupe… Il faut s’étonner qu’une tête si complètement organisée à l’Allemande ait si parfaitement réussi à penser en allemand et en même temps a s’exprimer en français. « Ecksteïn se fait gloire d’être uni à Frédéric Schlegel par une communauté de doctri­ne : Son amitié m’a recherché dès ma jeunesse, précise-t-il, et jamais il ne s’est plaint de ce que j’eusse pillé ses ouvrages ! »

Or quelle est cette pensée allemande que le Baron d’Eckstein transcrit en français ? C’est le Bouddhisme. On l’appelle le Baron Sanscrit. Il parle du Bouddha sans arrêts dans les salons du faubourg Saint-Germain. Il démontre avec prolixité qu’il y a eu deux Bouddha. Il explique comment le dogme de la Trinité se trouve déjà dans le Trimourti indienne. Il cite le Ramayana, le Mahabaratin, les Uprekats, la vache Sabala et le roi Wiswamitra. On finit par l’appeler le Baron Bouddha.

On trouve dans son enseignement des formules de syncrétisme religieux, du néoplatonisme, mais tout cela enrobé dans une sauce bouddhiste. Il emploie des métaphores empruntées aux chants des Védas. Avec ses amis, Goerres, Arnim, Frédéric Schlegel, il constitue la « bande indo-chrétienne ». Nous sommes ici aux origines du Romantisme. Il est donc tout à fait naturel que les grands écrivains de cette école soient imprégnés de Bouddhisme, Lamennais, Lamartine, V. Hugo, comme nous l’avons montré dans notre étude sur le Romantisme.

En Allemagne, Fichte, Hegel, Schelling enseignent le panthéisme indien. Emerson et Carlyle comprennent le culte des héros dans le sens des Bouddhistes et des adorateurs de Vischnou. Hartmann adore l’inconscient. Ses deux livres sur « la Conscience Religieuse de l’Humanité » et « la Religion de l’Esprit » rappellent le Mahayana. Nietzche croit au surhomme, c’est-à-dire au Bouddha. Tout le début de son « Zarathoustra » semble inspiré des Pitakas. Richard Wagner est converti au Bouddhisme par la lecture du Conte de Gobineau, comme nous l’avons déjà expliqué dans une étude précédente. Les orientaux, nous dit Gobineau, sont surtout curieux de Spinoza et de Hegel. « On les comprend sans peine, lui disait un philosophe persan. Ces deux esprits sont des esprits asiatiques et leur théories touchent par tous les points aux doctrines connues et gouttées dans le pays du Soleil ».

Schopenauer a montré la filiation de la philosophie kantienne et de la pensée asiatique. Lui-même emprunte à la philosophie du Bouddha la doctrine du vouloir-vivre, la morale de l’ascétisme et de la pitié :

« Si je voulais voir, écrit-il, dans ma philosophie la mesure de la Vérité, je devrais mettre le Bouddhisme au dessus de toutes les religions. En tout cas, je me réjouis de constater un accord si profond entre ma doctrine et une religion qui, sur terre, a la majorité pour elle, puisqu’elle compte le plus d’adeptes ».

Il s’indigne de voir que les missionnaires européens veulent convertir les brahmanes. « Nos religions, dit-il, ne prennent ni ne prendront dans l’Inde. La sagesse humaine ne se laissera pas détourner de son cours par une aventure arrivée de Galilée. Non, mais la sagesse indienne refluera encore sur l’Europe et transformera de fond en comble notre savoir et notre pensée ». (Le monde comme volonté). Voilà une prédiction qui se réalise aujourd’hui sous nos yeux.

La mode du Bergsonnisme a été aussi au retour aux métaphysiques orientales. Par son devenir absolu, par son élan vital, par son intuitionnisme, par son mépris de la raison, par son mobilisme permanent, le Bergsonnisme nous semble une attitude spirituelle digne de celle des yoghis indous.

Quand Rabin-dranath Tagore vint en France et qu’on lui parla de la philosophie bergsonnienne, il répondit avec superbe qu’il y avait longtemps que l’Inde avait passé par là. En effet, à l’époque de Charlemagne, un penseur bouddhiste, Cankara, avait déjà enseigné le monisme spiritualiste et panthéisme au Maïssore, sous le nom de Vedanta. Bergson lui-même a reconnu cette inspiration bouddhiste de sa philosophie.

Les doctrines des théosophes ont pénétré en Russie, importées d’Allemagne et de Suède. Catherine II avait réagi sévèrement contre cette invasion d’Illuminisme. Mais Alexandre 1er, l’ami de la folle Mme de Krüdener, lança la mode mystique dans la société intellectuelle de Saint-Pétersbourg. Son ministre, Spéransky, recommandait à son ami Zier, « la contemplation mystique en fixant un point, plutôt le nombril. » Déjà la mode du yoga !

Tolstoï est un prophète de l’Asie. Il veut renouveler la face de la terre, instaurer ici bas le royaume de Dieu « la paix parmi les hommes ». Par son pessimisme, par son indifférence à tout progrès, par sa doctrine du renoncement négatrice de la personnalité, par sa charité sans Dieu, cet étrange chrétien ressemble plutôt à un Bouddha. La Russie, dit-il, doit jouer « le rôle de médiatrice entre l’orient et l’Occident.

Protestants, théosophes, occultistes, dévots d’Annie Besant, soutiennent les entreprises de pénétration asiatique en Occident. On a pu voir sur les murs de New-York et des grandes villes américaines d’énormes affiches représentant Gandhi, accroupi comme un Bouddha sur le globe terrestre et portant en exergue « The great man in the world ».

Plus récemment Romain Rolland a lancé en France la mode de Gandhi. Il a voulu en faire le « Saint », le « Messie » de sa religion hindouiste. Il nous le présente comme « un nouveau Saint François d’Assise », sa mère comme « une Sainte Elisabeth ». Il voit en lui « l’homme qui a inauguré dans la politique humaine le plus puissant mouvement depuis deux mille ans ». Et il le compare au Christ lui- même. Or Gandhi se déclare admirateur de Tolstoï, de Ruskin. Sa formation intellectuelle est toute occidentale. Ses idées sont imprégnées de l’Esotérisme occultiste de l’Occident.

A la source de cette invasion bouddhiste ou hindouiste, il faut mettre en cause les vieilles hérésies gnostiques. De faux prophètes indous, des théosophes, des professeurs d’histoire religieuse ; des philosophes allemands, tous formés au sein des loges maçonniques, ont renouvelé l’intérêt pour leurs élucubrations en les revêtant d’un bel habit exotique, tout rehaussé des mythes de l’Inde ou de la Chine, avec des accents pleins de mystère et de poésie. Ils ont renouvelé la puissance de séduction de leurs erreurs en transportant les vieux textes sacrés de l’Asie dans leur langage. Mais la réussite de leur entreprise n’a pu être si totale que parce que la pensée orientale était déjà pleine de cette Gnose primitive qui avait germé en Asie, semée par les Manichéens à travers la route de la soie.

Comme le dit Chesterton : « Il y a en Asie un grand démon qui essaye de tout fondre dans le même creuset et qui se présente tout baignant dans une immense mare. » Notre Occident est aujourd’hui ce creuset. La conquête est achevée. Nous pratiquons le Yoga, le Zen, la méditation du nombril. Bientôt le « Nouvel Age » nous fera vibrer à l’unisson des faux prophètes de l’Asie et ce sera le plus grand triomphe de la Gnose éternelle et satanique.

Notes Bibliographiques

– Conte GOBLET D’ALVIELLA : « Ce que l’Inde doit à la Grèce : des influences classiques dans la civilisation de l’Inde ». (P. Geuthener, 1926)

Sur le Bouddhisme, les livres déjà classiques de :

– René GROUSSET : « Sur les traces de Bouddha » (Plon, 1929)

– René GROUSSET : « Histoire de la Chine » (Fayard, 1942)

– René GROUSSET : « Bilan de l’Histoire » (Plon, 1946), spécialement le chapitre III « Images religieuses d’Orient et d’Occident » dans lequel l’auteur montre la communauté d’inspiration des deux iconographes, la chrétienne et la bouddhiste.

– Alfred ROUSSEL : « Le Bouddhisme primitif » (Téqui, 1911)

– Joseph HUBY : « Christus, Manuel d’Histoire des Religions » (Beauchesne, 1932) spécialement le chapitre VIII : « Bouddhisme ancien avec quelques éclaircissements sur les religions de l’Inde en général » par Louis de la VALLEE POUSSIN.

Sur le Manichéisme :

– Charles-Henri PUECH : « Le Manichéisme, son fondateur, sa doctrine ». (SAEP, 1949)

– Charles-Henri PUECH : « Sur le Manichéisme et autre essais ». (Flammarion, 1979) dans lequel on précise les contacts de plus en plus accentués entre le Bouddhisme et Manichéisme.

Sur les découvertes d’Asie centrale :

– Peter HOPKIRK : « Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie », trad. Carisse BEAUNE (Arthaud, 1981), très important, complété par un article de la revue « Etudes ».

– Henri de LUBAC : « Les secrets arrachés aux sables du Gobi ». (20 juin 1933)

Sur le retour actuel du Bouddhisme :

– Marianne MONESTIER : « Les Jésuites et l’Extrême Orient ». (La Table Ronde, 1956)

– Henri MASSIS : « Défense de l’Occident » (Pion, 1927), premier ouvrage à avoir alerté les esprits sur l’invasion de la pensée asiatique en Occident.

Sur un point plus particulier, mais également important :

– Nicolas BURTIN : « Un semeur d’idées au temps de la Restaura­tion ; le Baron d’Eckestein ». (Boccard, 1931)

Un commentaire

  • Indianiste de métier, je ne peux que m’étonner des incroyables approximations que contient cet article dont l’auteur manifestement évoque des sujets qu’il ne connaît pas et qu’il ne comprend pas. Je ne vais pas prendre la peine de réfuter une à une toutes les inepties débitées dans ce papier. Mais franchement, comment peut-on écrire une stupidité telle que « les populations de ces pays [inde et Asie centrale] sont sans histoire, sans chronologie, sans annales, sinon quelques chroniques de familles princières aux Indes » ? J’avoue que les bras m’en tombent… Il est vrai qu’il n’existe pas d’Hérodote ou de Thucydide indien. Néanmoins, l’énorme masse des textes védiques (dont les plus anciens remontent aux alentours de 1 200 av. J.C.) ou brahmaniques (vers 700-300 av J.C.) nous fournit une quantité considérable d’informations sur l’Inde antique. Ces textes sont certes souvent difficiles à interpréter, mais ils nous permettent de connaître fort bien la société indienne des années 700 à 300, et sur de nombreux points avec plus de détails que ce que nous savons, par exemple, de la Grèce antique. Nous disposons ainsi de nombreux renseignements sur la vie des campagnes : que ce soient les corvées, les formes de propriétés, les types d’assolements, l’organisation des villages ou la façon dont l’impôt était calculé et payé …
    Manifestement, l’auteur ne comprend rien non plus à la nature de l’hindouisme (et des religions qui l’ont précédé – védisme et brahmanisme). L’hindouisme est une une forme de paganisme qui ressemble à bien des égards à l’ancienne religion des Romains. C’est une religion non pas fondée sur une foi ou une révélation comme le christianisme, mais une religion reposant sur l’accomplissement scrupuleux de certains rites. Une religion du faire et non du croire. Les auteurs hindous distinguent d’ailleurs comme les Romains, la religio (accomplissement des rites) et la superstitio (la croyance, le terme latin n’ayant pas le sens péjoratif pris par superstition en français). Qu’on trouve dans certains courants de l’hindouisme des tendances gnostiques est indéniable. Mais, à mon avis, la gnose est une catégorie permanente de la pensée humaine. Il y a eu une gnose, païenne, juive ou chrétienne, comme il y a aujourd’hui une gnose « scientiste ». Je pense ainsi que le marxisme a été la forme de la gnose au XIXème et au XXème siècles.
    Quand à l’assimilation de Krishna avec Jésus, c’est un phénomène tardif qui date du XIXème siècle. L’hindouisme comme le paganisme romain a des tendances syncrétistes et cherche toujours à assimiler toutes les divinités qui passent dans son aire culturel. Je vous rappelle a contrario que pour les auteurs grecs et romains, Krishna était vu comme l’équivalent d’Héraclès. Comme le héros grec, il étrangla à sa naissances des serpents venus le tuer. Il passait aussi pour être capable de faire jouir 9 000 femmes au cours d’une seule étreinte… C’est vous dire à quel point présenter Krishna comme une figure dévoyée du Christ relève de l’imposture pure et simple.
    Très cordialement.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s