Extrait de L’Archipel du Goulag Version abrégée inédite de Alexandre Soljénitsyne

L’Archipel du Goulag
Version abrégée inédite
L’industrie pénitentiaire page 105 à 111

Nous allons essayer d’énumérer quelques-uns des procédés les plus simples qui brisent la volonté et la personnalité du prisonnier sans laisser de traces sur son corps.

— Prenons d’abord “la nuit” elle-même. Pourquoi est-ce la nuit que s’effectue l’essentiel du broyage des âmes ? Pourquoi, dès leurs premières années d’existence, les Organes ont-ils choisi d’opérer de nuit ? Parce que la nuit, arraché au sommeil ( même s’il n’est pas encore torturé par la veille forcée), le prisonnier ne peut avoir autant d’équilibre et de lucidité que pendant le jour, il est plus malléable.

— La persuasion sur le ton de la franchise. C’est la chose la plus simple.
À quoi bon jouer au chat et à la souris ? Et voici que son commissaire-instructeur lui dit d’un ton amical et nonchalant :« Tu vois bien que de toute façon, tu n’y couperas pas d’une condamnation. Mais si tu résistes, Le prison va te transformer en “crevard”, te ruiner la santé.
Tandis que si tu pars en camp, tu trouveras l’air, la lumière… Tu as donc intérêt à signer tout de suite.»
C’est logique même.
Le bon sens est du côté de ceux qui acceptent et signent, à condition… À condition qu’ils soient seuls en cause ! Mais c’est rarement le cas. Et la lutte est inévitable.

— “Les insultes” grossières. Un procédé simplet , mais qui peut agir à merveille sur les gens bien élevés. Je connais deux exemples des prêtres qui ont cédé à de simples insultes.

— Le choc créé par “le contraste psychologique”. On passe brusquement d’un ton à un autre : pendant tout ou partie d’un interrogatoire, on est extrêmement aimable. Puis, tout à coup, on brandit son presse-papiers : « Bon Dieu d’ordure ! Ce qu’il te faut, c’est neuf grammes dans la nuque !»
En guise de variante, deux commissaires-instructeurs se relaient : l’un tout rage et violence, l’autre sympathique, presque cordial.

Chaque fois qu’il entre dans le cabinet, l’inculpé tremble : lequel des deux va-t-il trouver ? Le contraste fait qu’avec le second, il est prêt à tout signer et même à avouer ce qui n’a pas été.

—L’humiliation préalable. Dans les célèbres caves du Guépéou de Rostov («le 33»), sous les épais pavés de verre du trottoir (il y avait là autrefois un entrepôt), on forçait les détenus en instance d’interrogatoire à s’étendre face contre terre dans le couloir et on les y laissait durant plusieurs heures, avec interdiction de révéler la tête et de proférer le moindre son.

— “L’intimidation  C’est la méthode la plus facile à appliquer et elle est très variée.

Elle s’accompagne souvent de promesses alléchantes et, bien entendu, mensongères.

1924 :
« Vous n’avouez pas ? Eh bien, il vous faudra aller faire un tour aux Solovki. Tandis que ceux qui avouent, nous les relâchons.»

1944 : «C’est de moi que dépend le choix du camp où tu vas être envoyé. Il y a camp et camp. À présent, nous avons aussi des camps-bagnes. Si tu t’obstines, tu es bon pour vingt-cinq ans au régime menottes aux poignets et travail sous terre !»

— Le mensonge. Les pauvres agneaux que nous sommes n’ont pas le droit de mentir, mais le commissaire-instructeur, lui, ment tout le temps sans qu’aucun de ces articles ne s’applique à lui.
L’intimidation alliée aux promesses alléchantes et au mensonge est le principal moyen de pression sur les parents de l’inculpé convoqués pour témoigner.
«Si vous ne déposez pas dans ce sens-là [ celui qui est exigé], vous allez aggraver son cas… le perdre définitivement…

[ voit-on l’effet de ces paroles sur une mère ?]. Ce n’est qu’en signant ce papier [ fourré sous votre nez] que vous pouvez le sauver.»

— La méthode qui consiste à jouer sur l’attachement d’un homme pour ses proches agit également très bien sur l’inculpé.
On menace de jeter en prison tous ceux qui vous sont chers.

De même que, dans la nature, aucune classification n’a de cloisons rigides, de même nous sommes ici dans l’impossibilité de séparer nettement les méthodes psychologiques des méthodes physiques. Nous ne savons trop à quelle catégorie rattachent, par exemple, l’amusement suivant :

— Le procédé sonore. Faire asseoir l’inculpé à une distance de six à huit mètres et le forcer à parler très fort en répétant chaque phrase. Pour un homme déjà épuisé, ce n’est guère facile.

— Le procédé lumineux. La lumière électrique crue vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans la cellule ou le box où vous êtes enfermé, avec une ampoule d’une puissance démesurée pour un local aussi exigu et aux murs peints en blanc.
Vos paupières s’enflamment, c’est très douloureux. Dans le cabinet d’instruction, même chose : on braque sur vous de petits projecteurs.

— La prison commence par le box, c’est-à-dire une sorte de coffre ou de placard. Représentez-vous un homme qui vient d’être arraché à la liberté : il est encore porté par son mouvement intérieur, on l’enferme dans une boîte parfois éclairée par une ampoule et assez grande pour qu’il s’asseye, parfois plongée dans l’obscurité et si exiguë qu’il ne peut s’y tenir que debout, et encore comprimé par la porte. On le laisse là plusieurs heures, une journée, vingt-quatre heures.

Des heures d’ignorance totale ! Les uns perdent courage : les voilà à point pour le premier interrogatoire ! Les autres s’énervent : c’est encore mieux, ils vont insulter le commissaire-instructeur, commettre une imprudence et il n’en sera que plus facile de leur coller une
affaire sur le dos.

— Quand on n’avait pas assez de boxes, on pouvait procéder autrement. Au NKVD de Novotcherkassak, Iéléna Stroutinskaïa dit rester six jours assise sur un tabouret, dans un couloir, sans qu’on la laisse ni s’appuyer contre quoi que ce soit, ni dormir, ni tomber, ni se lever. Six jours et six nuits ! Essayez donc de tenir seulement six heures.

— Ou bien, tout simplement, on oblige l’inculpé à rester debout. Pendant la durée des interrogatoires, par exemple : c’est aussi une façon de la fatiguer et de le briser.
À moins qu’on ne le laisse s’asseoir pendant les interrogatoires, par exemple :
c’est aussi une façon de le fatiguer et de le briser. À moins qu’on ne le laisse s’asseoir pendant les interrogatoires, mais en l’obligeant à passer debout tout le reste du temps ( on place une sentinelle chargée de veiller à ce qu’il ne s’appuie pas contre le mur et, s’il s’endort et s’écroule, de le relever à coups de pied).
Il suffit parfois de laisser un homme debout pendant vingt-quatre heures pour qu’il se vide complètement de ses forces et fasse toutes les dépositions voulues.

— D’ordinaire, durant tout le temps où l’inculpé est laissé debout ou à genoux — trois, quatre, cinq fois vingt-quatre heures, on ne lui donne pas à boire.

Nous voyons de mieux en mieux comment se combinent les méthodes psychologiques et physiques. Et nous comprenons sans peine que toutes les mesures déjà citées soient associées à :

— La privation de sommeil, méthode que le Moyen Âge n’avait absolument pas appréciée à sa juste valeur, faute de savoir combien étroite est la marge à l’intérieur de laquelle l’homme conserve sa personnalité. La privation de sommeil (combinée de surcroît à la station debout ou à genoux, à la soif, à la lumière violente, à la peut et à l’incertitude – dépassée, la poire d’angoisse !) trouble la raison, mine la volonté et on cesse d’être soi-même.

La privation de sommeil est un moyen de torture  supérieur et qui ne laisse absolument aucune trace visible ni même aucun motif de porter plainte, au cas où surviendrait le lendemain – chose inouïe – une inspection. « On ne vous a pas laissé dormir ? Mais enfin, vous n’êtes pas en maison de repos !
« On peut dire que la privation de sommeil est devenue un moyen universellement utilisé par les Organes, qu’elle est sortie de la catégorie des tortures pour devenir la règle même.

Dans aucune prison d’instruction les détenus ne peuvent dormir une seule minute entre le lever et le couvre-feu ( dans certaines, comme la Soukhanovka, les couchettes sont escamotées dans le mur pendant la journée ; dans les autres, on vous interdit simplement de vous étendre ou même de baisser les paupières lorsque vous êtes assis).

Or les interrogatoires importants ont toujours lieu de nuit.

– Développement du procédé précédent : l’instruction à la chaîne. Non seulement vous ne dormez pas, mais vous êtes interrogé sans interruption, durant trois ou quatre fois vingt-quatre heures, par des commissaires qui se relaient.

— Les cachots. Aussi mal que vous soyez dans votre cellule , le cachot est toujours pire; du cachot, la cellule vous apparaît toujours comme le paradis.
C’est un endroit où on épuise les gens par la faim et d’ordinaire par le froid ( à la Soukhanovka, il y a aussi des cachots brûlants).

Ainsi, les cachots de la prison de Léfortovo ne sont pas du tout chauffés. Le prisonnier, lui, n’a eu le droit de garder que ses sous-vêtements, parfois seulement son caleçon, et il doit rester là, immobile ( faute de place pour bouger), une fois, trois fois, cinq fois vingt-quatre heures ( et pas de soupe chaude avant le troisième jour.)

Les premières minutes, on pense qu’on n’y résistera pas une heure. Et puis, je ne sais par quel prodige, on tient le coup, on vient à bout de ces cinq jours, bien qu’en contractant peut-être une maladie pour le restant de sa vie.

Les cachots présentent certaines variantes : l’humidité, l’eau.
Après la guerre, à la prison de Tchernovtsy, Macha Gogol fut maintenue deux heures pieds nus dans l’eau glacée jusqu’aux chevilles : avoue ! ( elle avait dix-huit ans. Il en coûte à cet âge de mutiler ses pieds : on a encore tant d’années à vivre avec eux !)

— Faut-il aussi considérer comme variante du cachot le procédé consistant à enfermer le prisonnier debout dans une niche ?

Dès 1933, au Guépéou de Khabarovsk, S. Tchébotariov fut enfermé nu dans une niche de béton où il ne pouvait ni fléchir les genoux, ni étendre ou déplacer les bras, ni tourner la tête.

Et ce n’est pas tout !

De l’eau froide se mit à lui tomber goutte à goutte sur le sommet du crâne ( un vrai morceau d’anthologie !…) et à lui ruisseler le long du corps.

Bien entendu, on ne lui avait pas dit qu’il n’était là que pour vingt-quatre heures.
Qu’il y ait eu ou non de quoi prendre peur, le fait est qu’il perdit connaissance, qu’on le découvrit le lendemain comme mort.

Il lui fallut un bon moment pour se rappeler d’où il venait et ce qu’il s’était passé la veille.
Pendant un mois, il fut même impropre aux interrogatoires.

— La faim à déjà été mentionnée lors de la description de l’effet combiné. Extorquer des aveux par la faim, ce n’est pas un procédé si rare. La frugale ration de pain des prisonniers – trois cents grammes en 1933, année de paix; quatre cent cinquante grammes à la Loubianka en 1945 -, Le jeu des autorisations et des interdictions de recevoir des colis et de cantiner, sont des procédés universels appliqués à tous les prisonniers.

— Les coups qui ne laissent pas de trace. On vous tape dessus avec une matraque en caoutchouc, avec des maillets, avec des sacs de sable. Tout à coup reçu sur un os fait très mal, par exemple quand le commissaire-instructeur vous envoie sa botte dans le tibia, là où l’os est à fleur de peau.

Le commandant de brigade Karpounitch-Braven fut battu pendant vingt et un jours d’affilée. ( Aujourd’hui, il dit : «Même au bout de trente ans, j’ai encore la tête et tous les os du corps qui me font mal.»)
D’après ses propres souvenirs et les récits qu’il a entendus, il dénombre cinquante-deux procédés de torture

Faut-il continuer cette énumération ? Peut-on encore la continuer ? Que ne sont pas capables d’inventer des hommes oisifs, repus, insensibles ?…

Mes amis ! Ne condamnez pas ceux qui, dans cette situation, se sont montrés faibles et ont signé ce qu’ils n’auraient pas dû….

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